Sonny Perez-Legros

Professeur d’espagnol
sonny.perez-legros@ac-dijon.fr

Dorianne Léothaud

Professeure de mathématiques
Doriane.Debreil@ac-dijon.fr

Florence Poupon

Professeur d’Histoire Géographie
florence.poupon@ac-dijon.fr

 

Résumé

Cet article est composé de trois témoignages d’animateurs de groupes d’APP qui reviennent sur leur pratique en insistant sur les effets provoqués par l’animation de ces groupes avec des étudiants ou de futurs enseignants. Les effets sont très divers selon les individus même si certains sont redondants. La dimension personnelle est évoquée au travers d’effets souvent inattendus.

Mots-clés 

animation, interactions, effets

Catégorie d’article 

Témoignage

Référencement 

Léothaud, D., Perez-Legros, S., Poupon, F. (2026). Les effets de l’APP pour les animateurs. Revue de l’analyse de pratiques professionnelles, 28, xx-yy. https://www.analysedepratique.org/?p=6219


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The effects of the APP for facilitators. Testimonials
Abstract

This article consists of three testimonials from APP group leaders who reflect on their practice, emphasising the effects of leading these groups with students or future teachers. The effects vary greatly from one individual to another, although some are redundant. The personal dimension is evoked through often unexpected effects.

Keywords

facilitation, interactions, effects


Os efeitos do APP para os facilitadores. Testemunhos
Resumo

Este artigo é composto por três testemunhos de facilitadores de grupos de APP que refletem sobre sua prática, enfatizando os efeitos causados pela facilitação desses grupos com estudantes ou futuros professores. Os efeitos são muito diversos de acordo com os indivíduos, embora alguns sejam redundantes. A dimensão pessoal é evocada por meio de efeitos muitas vezes inesperados.

Palavras-chave

facilitação, interações, efeitos


Les témoignages qui suivent trouvent leur origine dans une formation de niveau master que Denis Loizon a coordonnée et encadrée pendant plusieurs années (master 2A2P[1]). Au-delà d’une initiation à la recherche, ce master avait pour but de former des collègues   à l’analyse de pratiques professionnelles (APP) pour devenir des animateurs de groupe APP.
Durant la première année de cette formation, les étudiants, tous professeurs chevronnés dans différents disciplines scolaires du second degré ou professeurs des écoles, ont participé à de nombreuses séances d’APP avec des dispositifs variés. Tous se sont livrés à de multiples reprises en tant qu’exposants ou participants. Ils ont ainsi appris à écouter, à questionner et à proposer des hypothèses explicatives en utilisant des références variées.

Lors de la deuxième année du master, à tour de rôle et à plusieurs reprises, ils ont endossé le rôle d’animateur pour en développer les compétences nécessaires à l’exercice ainsi que la posture bienveillante.

Forts de cette expérience, ils se sont ensuite impliqués dans les groupes d’APP proposés par l’INSPE (Institut National Supérieur du Professorat et de l’Éducation) de Bourgogne, souvent en coanimation avec des animateurs chevronnés, puis progressivement seuls devant les groupes d’étudiants.

Comme l’écrivait Denis Loizon (Loizon, 2021) : « La bonne entente, la confiance, le respect des uns et des autres et l’absence de jugement ont été des éléments facilitateurs de l’animation. De plus, l’entrainement et les supervisions post-dispositif ont permis à chacun d’engranger de l’expérience d’animation compte tenu des points discutés dans ces supervisions. »

Les trois témoignages ci-après (de Sonny, Florence et Dorianne) ont été réalisés sous forme d’entretien à partir de questions posées par Denis Loizon.

Le lecteur pourra retrouver dans ces témoignages de nombreux points communs et certaines différences liées à la personnalité de chacun. Si la question initiale portait bien sur les effets de l’APP pour les animateurs, ces trois témoignages vont largement au-delà des effets mis en évidence. L’animation de groupe d’APP résonne souvent avec leur histoire personnelle Que chacune soit ici une nouvelle fois remerciée pour son témoignage à propos des effets de l’APP.

Après ces trois témoignages, Patrick Robo a choisi de revenir sur certains points évoqués par les collègues. 

Le lecteur trouvera le détail de cette formation dans un article publié en 2021 (Loizon, 2021).

A noter que d’autres étudiants de cette formation ont déjà témoigné de leur expérience dans un article précédent (voir Ampère, 2021).

1. Témoignage de Sonny Perez-Legros

Denis 

Bonjour Sonny[2], j’aimerais dans un premier temps que tu me présentes ton parcours en APP puis celui d’animatrice de groupe APP ?

Sonny

L’APP a été une découverte en Master1 lorsque j’ai intégré le master 2A2P (Accompagnement et Analyse de Pratiques Professionnelles) ; c’est une démarche en APP très puissante pour ouvrir la carapace, surtout pour ouvrir ma carapace. Lors des différentes formations en APP, j’ai accepté de montrer mes failles et mes faiblesses. Je ne le faisais pas avant d’entrer en formation. J’ai compris qu’accepter de montrer mes faiblesses, ne remet pas en question la personne que je suis.

Cette formation en APP durant le master m’a permis d’accepter les difficultés des autres. Avant le master, je ne comprenais pas pourquoi les gens n’étaient pas aussi passionnés que moi. Comprendre l’humain et accepter qu’il soit différent, cela a été une grande difficulté au départ. J’ai compris que la différence était une grande richesse. Elle s’exprime pleinement dans les groupes d’APP.

En Master 2 lorsque nous avons appris à devenir animateur, l’APP m’a permis d’écouter. D’apprendre à écouter, ce que je ne faisais pas forcément avant l’entrée en master. Mais comment fait-on pour écouter ? Quelle est notre intention ? Quels sont nos signes d’écoute ? Grâce à l’APP, j’ai vraiment découvert l’écoute comme une compétences fondamentale du participant et de l’animateur.

En tant qu’animatrice, depuis trois ans, je suis en solo. Avant, j’ai été en coanimation durant un an avec Nathalie. Être animatrice, cela a changé mon approche humaine, mon ouverture vers l’Autre. J’ai aujourd’hui la capacité d’entendre les récits. Avant, j’étais davantage centrée sur moi-même, je ne savais pas véritablement écouter ni vivre le moment présent, j’étais déjà dans « l’après » séance ; je montre davantage de signes d’empathie du fait de mon « blindage » qui s’est progressivement estompé. Cela m’a permis aussi de conscientiser ce que j’appelle « le prendre soin de l’Autre » avec l’écoute, le regard, l’intonation, avec des gestes professionnels et des techniques. J’ai un gros retour positif de mes actions de formation en groupe APP car je croise des anciens étudiants qui me reparlent de ces séances d’APP. Ce qui les a marqués le plus, c’est la façon dont je prenais soin d’eux durant tout le déroulement de la séance d’APP. Prendre soin du narrateur, mais aussi prendre soin de tous…

En tant qu’animatrice, je peux déceler des points de fragilité chez le narrateur, je comprends mieux la raison de cette difficulté ou bien une des raisons majeures de l’incident rapporté sous forme de récit. J’arrive assez bien à trouver le moment à questionner pour comprendre les situations analysées. Ceci grâce à ma capacité d’écoute et à tous ces récits que nous avons partagés en master ; tels des sportifs, nous nous sommes entrainés à écouter les autres même si parfois cela a été très difficile au début.

Grace à tout ce que j’ai vu et appris en master, j’arrive maintenant à déceler le moment de la vie professionnelle du narrateur qui a eu des influences directes sur son activité car cet évènement professionnel, voire personnel parfois, vient expliquer son action ou ses activités d’enseignant. J’ai développé une certaine sensibilité grâce à ma compétence d’écoute et à l’analyse multiréférentielle

Quels sont les effets de l’APP que tu peux identifier ? Effets majeurs et/ou mineurs de ton rôle d’animateur ?

Pour parler d’effet majeur, je dirai que dans mes échanges avec mes collègues ou dans mes relations, je pose maintenant des questions ouvertes. C’est fou ! Fini les questions fermées. J’ai été complètement formatée par les techniques d’explicitation[3]… « dans quelle mesure … ? », « qu’est-ce qui vous faire dire cela ? ». Cette formation a modelé, a transformé ma façon de questionner l’autre. Là, on est surtout sur un effet très personnel.

Un autre effet important ?

Même chose quand je travaille avec les familles ou les élèves, j’utilise un questionnement ouvert… La posture d’animateur de groupe d’APP a modelé ma posture professionnelle d’enseignante et ma façon de questionner les élèves. Avant, je donnais les réponses, je pouvais peut-être être aussi un peu accusatrice. Je suis dans le questionnement ouvert avec les familles ou avec ma chef d’établissement quand je suis en réunion avec elle. Cela facilite mes relations professionnelles avec les autres grâce à cette idée de prendre soin de l’autre. Et puis, j’ai vieilli ou j’ai plus d’expérience, cela joue aussi.

Prendre soin de l’Autre, c’est important pour qu’il se sente écouté, et pas seulement entendu. C’est un effet majeur de ma formation à animer les groupes d’APP.

Un autre effet qui serait peut-être moins important ?

Je reviens sur le temps d’accueil que j’avais découvert en master. C’est le premier geste professionnel du formateur… Il est très important, c’est encore mieux s’il est individualisé. C’est « Bonjour » mais avec le café et avec le sourire ; pour moi, c’est un accueil inconditionnel ; il s’agit du moment qui vient instaurer le climat de la formation mais aussi qui permet de créer un lien individuel entre le formateur et les participants du groupe. Quand ils arrivent en retard, les gens s’excusent, ils s’installent parfois avec retard, mais je les accueille toujours avec bienveillance, avec le sourire et le petit mot qui va bien.

L’accueil va conditionner une grande partie de notre formation. Si l’accueil est réussi, c’est une bonne partie de la formation qui se passe bien ; cela permet de bien démarrer la séance. Les gens sont en confiance. C’est bien un geste professionnel que je réutilise dans toutes mes formations d’enseignants.

J’utilise également toujours des temps méta, c’est-à-dire des temps de bilan que j’emprunte à l’APP avec quelques questions finales pour avoir un retour sur la formation dispensée. Cela je l’utilise dans toutes mes formations.

Un autre effet sur la fin de la séance ?

Il y a toujours le côté évaluatif de la formation. Je fais un ticket de sortie ; il s’agit d’un ticket qui a la forme d’un ticket de cinéma ; les stagiaires le complètent en fin de formation ou au fil de l’eau, cela dépend de la thématique, du public… Avec deux parties avec un QR code sur les apports théoriques à consulter après … et puis 3 questions :

  • Ce que j’ai apprécié dans cette formation ?
    Ce que je regrette ?
  • Ce vers quoi je vais ?
  • Est-ce que je me suis ennuyé ou pas ?

Les stagiaires posent leur ticket de sortie à la fin de la formation sur le coin de ma table. Ce ticket reste anonyme. Après la formation, je les consulte ; s’il y a une deuxième journée de formation qui suit, je présente les résultats de façon anonyme ; s’il n’y a pas de journée 2 je fais le bilan de la formation que j’ai dispensée pour moi et surtout j’essaye d’améliorer certains points…

Une conclusion à notre entretien ?

Sonny : Grâce à toutes ces formations en APP, je suis moins austère et surtout très enthousiaste lors des séances d’APP. Cet enthousiasme peut être un levier de motivation pour les stagiaires quelle que soit la formation. Je sais, j’ai l’enthousiasme facile, le contact facile. Je pense être abordable, disponible… J’aime rire parfois dans les groupes d’APP. Mais avec rigueur, j’essaye toujours de ramener les participants à l’activité d’analyse. Je constate qu’avec cette posture d’animatrice, j’ai rarement des gens mécontents dans les groupes d’APP.

Merci beaucoup pour tout ce que tu m’as livré au cours de cet entretien.

2.   Témoignage de Florence Poupon

Denis

Merci Florence de consacrer du temps à cette entretien. On se connait depuis un certain temps. J’ai simplement deux questions principales à te poser au cours de cet entretien : d’abord la présentation de ton parcours professionnel, puis tu me parleras des effets de l’animation de groupes d’APP[4].On va commencer si tu veux bien par ton parcours professionnel.

Florence

J’ai 54 ans et je suis professeure d’Histoire-Géographie (HG) depuis 30 ans ; je suis une professeure épanouie, j’adore mon métier. Je suis devenue professeure parce que j’ai eu le modèle de ma maman qui était institutrice en maternelle et qui adorait son métier. Puis, je suis devenue professeure d’HG, convaincue que ce métier m’apporterait le maximum de connaissances. J’ai toujours eu un appétit boulimique pour le savoir. J’ai conscience depuis que c’est un puit sans fond. J’ai aussi la conviction que c’est cette discipline qui permet de mieux comprendre le monde qui nous entoure. Dernière chose : parce que j’ai fait de l’animation de colonies pendant huit ans : j’adore cette relation instaurée avec l’enfant.

J’ai fait mon petit bout de chemin jusqu’à 40 ans, puis j’ai découvert la formation des enseignants ; j’étais reconnue comme une « bonne professeure » et donc, on m’a demandé de faire de la formation continue, mais j’ai été déçue de ne pas avoir de retour sur mes formations. Je voyais qu’il fallait que j’aille plus loin. N’ayant aucune notion d’APP, je me retrouvais finalement dans une posture qui d’une part, ne me convenait pas et qui d’autre part, me semblait peu efficace. Puis j’ai découvert le CAFFA[5] : c’est simplement une certification avec un apport pauvre en savoirs scientifiques, mais j’ai découvert un formateur génial qui m’a beaucoup marqué car il encadrait le master 2A2P[6]. Il y avait donc un moyen de me nourrir ; je me suis donc engagée dans ce master 2A2P. Mais en fait, sans savoir ce qu’était réellement l’APP car dans le Certificat d’aptitude aux fonctions de formateur académique, je n’en avais pas bien compris les enjeux. C’était donc un engagement sans intention professionnelle. L’idée, c’était simplement de me « nourrir intellectuellement ». À l’issue de ce master, j’ai 50 ans et j’obtiens l’agrégation par liste d’aptitude.

Je vais te parler maintenant des effets du master 2A2P Accompagnement et Analyse de Pratiques Professionnelles. Pour moi, les effets, ils sont d’abord personnels. Ce master m’a permis d’avoir une vraie assise, de mieux comprendre qui je suis et surtout de m’alléger. Je t’explique… J’ai deux exemples en tête. Je pense d’abord à mon hyper-émotivité que je cherchais à cacher parce que je pensais que c’était une fragilité. Je vais m’expliquer… Deuxième élément que je masquais : mes troubles dyslexiques qui étaient humiliants pour moi. Mon regard sur ces deux points a changé durant le master.

J’ai appris progressivement à gérer cette hyper-émotivité ; elle ne déborde plus. Avant, je voulais la contrôler au lieu de l’accueillir et de lui laisser de la place. Elle finissait par me déborder et par exploser ; aujourd’hui, elle est toujours là mais ce n’est plus un problème et donc je ne me trouve pas en difficulté. Cela m’aide beaucoup dans les APP. Du coup, je me sens beaucoup mieux ; ça a complètement modifié mon rapport à l’Autre, car je m’autorise à être celle que je suis. En APP, c’est un atout incroyable parce que cela me permet de me mettre au service de l’Autre. Quand on est confronté à des récits lourds, difficiles, je suis à l’aise pour écouter et accueillir la parole. Je ne mets pas en difficulté celui qui nous offre ce récit.

Pour la dyslexie, j’ai compris que c’était devenu un atout pour détecter ce qui coince chez l’Autre, chez les élèves comme chez les enseignants. J’aime quand « ça coince » au niveau des apprentissages parce que je peux aider ; j’ai l’impression d’avoir une vraie compétence dans ce domaine. Ma difficulté est devenue une véritable force professionnelle.

Du coup comme ce rapport à l’Autre à évolué, tout est beaucoup plus serein aussi bien dans le cadre familial que dans le cadre professionnel. Mes climats de classe sont idylliques à mes yeux. En classe, c’est doux, c’est tranquille parce que désormais j’ai appris à laisser la place à des récits d’élèves, à leurs émotions. J’ai appris à questionner en « comment » et non plus en « pourquoi ». J’ai appris à laisser du temps aux silences. Bref, mon mode de communication avec mes élèves a changé et cela se ressent sur le climat de classe. Je suis aussi beaucoup moins dans le contrôle qu’autrefois, certainement parce que je me fais plus confiance, mais aussi et surtout parce que j’ai appris à mieux écouter ce qui m’est dit.

On peut passer à l’animation de groupe APP et à sa découverte en 2A2P, si tu veux bien ?

Je ne savais pas ce qu’étaient les groupes d’APP. J’ai découvert un moment offert à un autre professionnel pour analyser sa pratique, pour éclaircir ce qui ne va pas bien. Ce qui m’a le plus touchée, c’est cette maïeutique, être au service de l’Autre. Je me souviens que tu avais dit : « Ne pars pas de tes hypothèses, ce qui est important, ce n’est pas toi, c’est l’Autre ». Cela a été une véritable révélation. C’est avant tout un acte de générosité.

Cela n’est possible que si tu es bien sur tes deux jambes. Tu ne fais pas l’APP pour les bonnes raisons si tu n’es pas au clair avec toi-même. Et je peux rajouter une chose : la rédaction du deuxième mémoire avec l’analyse de la pratique d’un Autre a été aussi une expérience très forte. Cela fut l’occasion d’expérimenter l’accueil des difficultés de l’Autre avec bienveillance, mais aussi de mettre du sens à des fragilités, ce que j’appelle des sacs à dos bien chargés. Cela m’a permis de clarifier des obstacles par exemple pour une personne, un besoin de reconnaissance très fort et parfois douloureux lorsqu’il n’est pas comblé. Le master et l’APP m’ont permis de me dégager de mon Moi pour aller vers l’Autre. Le Moi ne fait plus obstacle à la relation à l’autre.

Durant le master, j’ai compris qu’il fallait du temps pour construire les savoirs et les compétences, du temps pour les digérer et les utiliser. Il y avait les journées de formation, mais aussi les temps entre les séances. Ce qui s’est joué entre nous, entre tous les étudiants du master, c’était euphorisant intellectuellement et humainement ; d’ailleurs nous sommes devenus des amis pour la plupart, grâce à tout ce que nous avons partagé durant nos séances d’APP.

Alors l’APP, je l’utilise dans deux contextes. D’abord en tant que tutrice. J’ai une stagiaire tous les lundis ; après sa séance, on fait un temps d’APP sur ce qu’elle a fait. Et le deuxième contexte, c’est avec des stagiaires M2 en groupe ; j’anime avec un autre jeune enseignant Paul, qui est animateur comme moi et qui a suivi le même master 2A2P.

En tant qu’animatrice, j’apprécie d’animer en doublette avec Paul parce qu’on est tellement différents : lui, le jeune, et moi la veille, lui en EPS[7] et moi en HG. Nous sommes très complémentaires. Il n’y a pas de problème de place, pas de problème d’égo dans l’animation… C’est fluide entre nous. J’aime cela parce que je me dis : il a d’autres analyses très pertinentes. Je pense que l’animation à deux est plus efficace que si j’étais toute seule. Je me suis nourrie et je continue à me nourrir des interventions de Paul.

Quels effets sur toi en tant qu’animatrice ?

En réfléchissant avec toi, je me demande si mon rôle d’animatrice de groupe d’APP ne me réassure pas… Ce que me renvoient les formés dans leurs récits, leurs questions professionnelles, conduit à me dire que je suis très loin de leurs questionnements ou de leurs difficultés car ces questions, je les ai réglées depuis longtemps. J’ai conscience que mon parcours m’a permis de régler plein de problèmes professionnels. Quand j’entends ce qui les gêne, il y a longtemps que j’ai réglé cela. Cela me repositionne dans une posture d’enseignante expérimentée. Ensuite, cela me réassure parce que j’aime cette posture où j’ai le sentiment de faire du bien à l’Autre, de le rassurer ; c’est très gratifiant. J’ai presque un côté maternant, protecteur pour permettre à l’Autre de s’envoler, de devenir finalement autonome…

Ce que cela m’apporte aussi, c’est une forme de résonnance : faire le point avec soi-même, sur soi professionnellement. Il y a un effet indirect avec l’analyse de ma propre pratique professionnelle : face à ce récit, à cette difficulté que j’entends dans le récit d’un jeune enseignant, je me questionne inévitablement : comment je m’y prends ? Qu’est ce qui fait que cette difficulté, je ne la rencontre pas dans mes cours ? On éclaircit aussi pour soi. Je reviens sur ce temps offert à l’Autre, mais aussi à soi en tant que formatrice, animatrice et enseignante.

D’autres effets en tant qu’animatrice ?

Un autre effet important est lié à mon besoin de me nourrir intellectuellement. Un temps où je peux manipuler les concepts, les apports scientifiques, des moments peu fréquents pour un enseignant. Un besoin de manipulation des concepts pour ne pas les oublier. L’APP, c’est un moment intellectuel, où je suis hyper concentrée. Parce que chaque mot énoncé par les stagiaires peut avoir son importance ; il faut être attentif à tout ce qui est dit, parce que cela peut être mal interprété… Je suis très attentive à ce sur quoi il va falloir relancer, ou avoir un discours rassurant, surtout avec les jeunes enseignants. Et puis, il y a le narrateur mais aussi le groupe ; il faut être attentif à tous. Être rassurante aussi pour tout le groupe.

Il y a presque aussi des compétences de management du groupe à développer en tant qu’animatrice : chacun doit trouver sa place. C’est très intéressant et très rassurant d’être à deux pour coanimer. Quand on fait l’APP en co-animation, un animateur est plus centré sur le groupe et l’autre, plus sur le narrateur, à condition d’être en complémentarité avec l’autre. Il faut être vigilant : pas de mauvaise intention derrière nos remarques ou questions. C’est toujours une posture bienveillante à avoir avec tous les membres du groupe.

Des moments qui te procurent des sensations particulières ?

Je n’ai plus peur de mon émotivité comme je te l’ai déjà dit au début de notre entretien. Je pense que l’accueil d’un récit fort ou très difficile m’a fait évoluer. Parce que j’ai entendu un récit très fort une fois, un récit qui m’a beaucoup marqué car il relatait un drame. Parce que j’ai vécu cette expérience, je suis plus à même de transformer le récit en expérience.

D’autres choses à rajouter ?

Au final, j’apprécie beaucoup d’encadrer ces séances d’APP en tant qu’animatrice parce que cela me permet de faire la liaison entre l’humain et l’intellect. Il faut vraiment les deux, et je les trouve dans ces groupes d’APP. Il faut des connaissances pour prendre de la hauteur et les utiliser au bon moment dans le dispositif.

Découvrir l’APP, cela a été une grande chance pour moi. Je souhaite la même chose à tous les enseignants.

Un grand merci pour tout ce que tu m’as confié au cours de cet entretien.

3. Témoignage de Dorianne Léotahud

Denis

Bonjour Dorianne, d’abord un grand merci d’accepter cet entretien. Comme annoncé, voici ma question principale : quels sont les effets de l’APP sur toi ? Mais d’abord, je te laisse te présenter professionnellement.

Dorianne

Je suis enseignante en collège depuis 2004, formatrice depuis 2013, puis formatrice académique depuis 2019 (avec l’obtention du CAFFA[8]). Je suis entrée à l’ESPE[9] puis au centre INSPE[10] de Mâcon en 2017 et à celui de Dijon en 2019 ; à Dijon, je suis formatrice en mathématiques mais j’ai été aussi responsable du site 1er degré jusqu’en juin 2025. Je suis désormais à temps plein dans mon établissement, au collège. J’ai obtenu le diplôme du master 2A2P[11] en 2021, ce qui m’a permis de prendre en charge des groupes en analyse de pratique à l’INSPE et de rejoindre le GRPP[12]

Je fais partie du groupe GRPP piloté par une inspectrice. J’ai actuellement toujours des interventions devant des étudiants, à raison de douze heures par groupe. J’ai également des interventions en groupe APP devant des professeurs stagiaires à temps plein qui reviennent en formation ; c’est un public très différent.

Je me suis permise de mettre en mots sur une feuille les effets que j’ai perçus pour ne rien oublier.

Mon objectif principal à propos des groupes APP avec les étudiants ou les jeunes professeurs est qu’ils s’appuient sur leur vécu pour développer : l’écoute, le questionnement et des compétences d’analyse…. Aller au moins vers l’écoute et le questionnement.

L’idée principale, c’est de faire mettre en mots, d’apprendre à raconter sans analyser, sans développer d’interprétation, décrire le plus précisément la situation, avec en préalable, la nécessite de faire confiance au groupe, donc d’installer un climat bienveillant. Pour favoriser ces compétences, je m’appuie sur le protocole mis en place, surtout l’ODP[13].

Quels effets sur moi ?  Animer, c’est s’engager, et surtout si je peux participer, comme membre du groupe et pas uniquement comme animatrice. D’ailleurs, systématiquement, ils me demandent de ne pas être à l’écart. Cela m’engage à prendre des notes, réguler, mais suivre pour pouvoir poser des questions, guider la réflexion, c’est autre chose. Cela me demande un effort supplémentaire important. Guider, c’est trouver le nœud, et faire déplier la situation ; je participe activement à ce moment-là.

Quand tu dis « je participe avec eux dans l’ODP », tu participes à quels moments ?

J’écoute le récit comme les autres participants, puis je participe au questionnement, au temps d’évocation et au temps de distanciation. J’interviens également dans le temps de l’analyse mais en laissant parler d’abord les étudiants. Et au temps de recherche des solutions.

Je me questionne sur le double rôle, celui d’animateur et participant… Peut-être que je ne devrais pas poser cette question de ma participation ou non en début de protocole… ??? C’est une question que je pose en début de chaque protocole mais je m’interroge parfois : est-ce je souhaite participer moi-même ?

En termes d’analyse, je voudrais développer des compétences réflexives pour nos étudiants. Être réflexif, c’est avoir un recul par rapport aux situations pour pouvoir finalement trouver des solutions. J’attache beaucoup d’importance aux regards croisés pour se détacher de la situation initiale pour trouver des solutions.

Quels effets constates-tu chez les étudiants en tant qu’animatrice ?

Comme j’ai les étudiants plusieurs fois dans l’année, je trouve qu’avec le temps, il y a un meilleur questionnement. Ils s’échappent de leur feuille, leurs questions s’améliorent. Il y a de plus en plus de participation. Ceci nous permet de traiter plus de situations dans le temps imparti ; on a une séquence de trois heures à chaque séance par groupe. Sur le premier regroupement, on traite généralement une seule situation, après on arrive à en traiter deux situations en trois heures de formation en groupe d’APP.
Ce travail en APP crée des liens particuliers entre l’animateur et les étudiants ; à la fin du regroupement en APP, on discute.

Je constate aussi, quand j’anime chez les « stagiaires temps plein », cette relation très proche entre eux et moi ; surtout avec ceux que j’ai déjà eu avec moi comme animatrice quand ils étaient étudiants. Basé sur le volontariat pendant les vacances, je constate qu’il y a plus de stagiaires qui arrivent en APP. C’est une grande satisfaction pour moi ces temps de formation. Parmi ces stagiaires, 28/38 se sont inscrits en APP. Il y a une véritable attente. Ils y trouvent leur compte avec ces temps d’APP. On a des retours très positifs (exemples : « L’APP nous permet de nous confier à des professionnels qui partagent sensiblement le même quotidien que nous. Nous en ressortons grandis, conseillés, compris, soulagés ». Ou encore : « Les séances d’ARP m’ont permis de voir que certaines situations se ressemblaient, que je n’étais pas la seul à vivre cela et que c’est « normal » dans le métier d’enseignant. Elles m’ont aussi conforté dans l’idée qu’en parler à ses collègues était bénéfique pour trouver des solutions et avancer ». Ou encore : « Je peux toujours trouver des solutions aux difficultés rencontrées »).

J’ai fait le bilan : les étudiants de master 2 retiennent que c’est très positif, même si c’est intimidant d’exposer un problème devant les autres, et devant leur responsable, mais cela leur permet de se sentir compris (« Intimidant d’exposer un vécu ; crainte du jugement et encore plus, du jugement de ma directrice mais finalement bénéfique car permet de se sentir compris ; aide à la prise de recul et à la remise en question ; anticipation de solutions sur de futurs pbs possibles ; soulagement ») . Dans ce temps de formation particulier, on s’occupe réellement de leurs préoccupations et des problèmes qu’ils vont rencontrer. Ils se rassurent. La prise de distance leur permet de trouver des réponses (« C’est utile et bénéfique de parler de ce que nous rencontrons. Cela nous permet d’avoir d’autres points de vue et de prendre le « problème » autrement. Écouter nous permet également de nous identifier à d’autres situations qui sont similaires et nous oriente vers de nouvelles façons d’aborder la solution. Cela nous permet de prendre de la distance et de voir que nous ne sommes pas seuls. »).

Lors du premier regroupement en APP, ils me disent que ce premier temps est toujours rassurant. Ils ont tous les mêmes problèmes. Voici quelques effets énoncés par les étudiants de M2 : « Ces séances m’ont appris que l’on rencontrait tous et toutes des difficultés dans ce métier et que cela était « normal », d’autant plus la première année car tout est nouveau. Les questionnements vis-à-vis de notre pratique, de nos compétences même parfois sont normaux. On manque souvent de confiance en nous au début mais je me suis rendu compte au travers de ces discussions que l’on avait tous certaines compétences/postures professionnelles sur lesquelles on peut s’appuyer pour progresser encore ».

Je reviens sur les effets sur toi en tant qu’animatrice ?

C’est d’abord un lien très fort avec les étudiants, dans les deux sens. Après les séances d’ARP, je trouve important de poursuivre après pour les aider.
Pour aller plus loin sur les effets sur moi, je dirai que j’arrive à prendre de la distance avec les émotions qui se jouent dans le groupe alors qu’au début j’avais souvent besoin de mouchoirs. Je me montre empathique en tant qu’animatrice mais je suis moins dans la compassion. Mais les mouchoirs sont toujours nécessaires pour les étudiants ; à chaque récit, ça pleure. C’est la première fois cette année que j’ai des étudiants qui pleurent dans le groupe, au-delà du narrateur. Le narrateur pleure souvent, mais cette année j’en ai eu d’autres dans le groupe qui se sont mis à pleurer. Cela m’arrive de faire un temps de pause quand c’est trop difficile. 

Comment organises-tu ce temps de pause ?

Quand la personne pleure, elle me regarde, elle a parfois besoin d’une pause. Je dis au groupe que je m’absente quelques minutes, j’échange avec elle dans mon bureau, cela lui permet de souffler un peu.  La deuxième fois, c’est l’étudiant qui m’a demandé d’aller dans mon bureau en plein ODP car ses émotions étaient trop importantes, il était submergé par ses émotions.

Quels effets en tant que formatrice ?

Ce sont d’abord des questions sur mon métier. Cela m’interroge sur ce qu’on peut demander aux étudiants, sur le métier lui-même, ça remet en question ce qu’on attend d’eux… Je me demande si on les prépare bien au métier. Pour moi, ces heures d’ARP sont indispensables car on parle vraiment du métier.

Sur moi, après avoir animé un groupe durant trois heures, cela me reste en tête ; j’ai l’impression de « refaire le match » comme disent les journalistes sportifs. Et quand je les revois en cours, il y a un lien fort que je retrouve dans le cours ou dans le couloir. Le regard change de l’un sur l’autre. Ces temps sont créateurs de quelque chose… d’une véritable relation entre professionnels quels que soient les statuts

En tant que formatrice, j’ai l’impression d’être très utile aux étudiants. Utilité avec la création d’un véritable espace de parole pour qu’ils parlent d’eux. Le cadre est bienveillant et on peut trouver des solutions à proposer. C’est cela aussi l’utilité. L’essentiel, c’est la force du groupe, c’est le groupe entier qui est utile pour eux. Ce temps d’APP apporte à chacun, aussi bien à l’étudiant qu’à l’animateur.

Quels effets sur toi en tant que personne ?

Je reviens sur la gestion de mes émotions… L’utilité de mon métier, de mon rôle de formatrice. J’aime toujours ces heures-là, car le lien est assez unique en ARP car ce n’est pas la même relation que dans les autres cours quand je suis formatrice en mathématiques. Je suis ravie d’animer ces heures-là. J’y vais aujourd’hui sans appréhension. Je suis bien même s’il y a toujours de l’incertitude. Au début, j’avais un peu peur de cette incertitude, d’arriver à gérer le groupe et de les aider à trouver des solutions. Aujourd’hui, j’arrive à gérer les deux rôles de participante et d’animatrice, ce qui était très difficile à mes débuts d’animatrice. Gérer les émotions, écouter, entendre, on est en multitâches tout le temps, cela demande beaucoup d’énergie à l’animateur. Je ne sais jamais à quoi à m’attendre. Mais j’ai appris à gérer cette incertitude.

Mon expérience de professeur du secondaire en mathématiques me permet de proposer d’autres solutions que celles qui sont proposées habituellement aux personnes du premier degré. Les protocoles sont parfois différents entre 1e et 2nd degré.

En APP, je ne suis pas là pour moi, je suis présent pour eux, pour les aider. Ce lien créé en APP, je l’ai transféré dans mes cours de mathématique ; je parle davantage de moi et parfois de ma fille ou de mon fils. Je crois que c’est lié à ce temps d’évocation qui a déteint (infusé) sur moi et sur mon enseignement… Je m’autorise à parler de moi en cours alors qu’avant, je ne m’autorisais pas.

Merci beaucoup Dorianne pour ce temps d’entretien.

Références bibliographiques

Barbier, J.-M. (2000). L’analyse des pratiques : questions conceptuelles. In C. Blanchard-Laville & D. Fablet (Eds), L’analyse des pratiques professionnelles (pp. 35-58). L’Harmattan.

Loizon, D. (2021). Former à l’animation de groupe d’APP en master. In Revue de l’analyse de pratiques professionnelles, No 19, pp. 19-39. https://www.analysedepratique.org/?p=4364.

Ampère, F. (2021). Retour d’expérience sur la formation à l’animation d’un groupe d’APP en master « Accompagnement et Analyse des pratiques professionnelles ». In Revue de l’analyse de pratiques professionnelles, No 19, 40-52. https://www.analysedepratique.org/?p=4372.

 

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Notes

[1] Master 2A2P : Accompagnement et Analyse de Pratiques Professionnelles.

[2] Sonny est professeure d’espagnol en collège. Elle est aussi formatrice en formation initiale (disciplinaire, gestion de classe, sciences cognitives, ARP) et continue (sciences cognitives, archiclasse, EBEP, IA, espagnol).

[3] Ces techniques de questionnement sont issues essentiellement de l’entretien d’explicitation proposé par Pierre Vermersch.

[4] APP : Analyse de Pratiques Professionnelles.

[5] Caffa : Certificat d’aptitude aux fonctions de formateur académique.

[6] Master 2A2P : master Accompagnement et Analyse de Pratiques Professionnelles à l’INSPE de Bourgogne.

[7] EPS: Education physique et sportive.

[8] CAFFA : Certificat d’Aptitude aux Fonctions de Formateur Académique

[9] ESPE : Ecole Supérieure du Professorat et de l’Education

[10] INSPE : Institut National Supérieur du Professorat et de l’Education

[11] Master 2A2P : Master « Accompagnement et Analyse des Pratiques Professionnelles »

[12] GRPP : Groupe de Réflexion sur la Pratique Professionnelle

[13] ODP : Outil de Développement Professionnel