Maryline Luret-Berthon

Chargée de mission Ingénierie CAFOC Auvergne
maryline.berthon[arobase]ac-clermont.fr

 

Résumé

Ce témoignage voudrait faire comprendre au lecteur pourquoi je me suis engagée puis impliquée dans les groupes d’analyse de pratique. J’aimerais témoigner sur les raisons qui ont fait que malgré mes résistances et les doutes du départ, et peut être grâce à eux, je suis aujourd’hui convaincue que cette pratique est déterminante pour la professionnalisation, la construction de l’identité professionnelle, la compréhension de ce qui se joue dans une situation, mais également qu’elle participe au « vivre ensemble ».

Mots-clés 

débutant, démarche, dimension sociale

Catégorie d’article 

Témoignage

Référencement 

Luret-Berthon, M. (2013). Comment l’analyse de pratique vient aux formateurs. In Revue de l’analyse de pratiques professionnelles, 1, pp 4-7. http://www.analysedepratique.org/?p=369.

 


 

 

Comment l’analyse de pratiques vient aux formateurs  1

1. Ai-je encore ma place ?  2

Les semaines passées s’étaient pourtant bien déroulées. J’avais plus ou moins eu le temps de  bien préparer mes interventions, « mes » groupes avaient été agréables, les formations avaient semblé utiles et profitables à tous et les retours d’enquêtes de satisfaction se révélaient plus que corrects.

Et voilà qu’en cette fin de semaine, plus rien n’allait.  Ce samedi matin, devant mon café, je refaisais le film des formations passées. J’essayais de comprendre ce qui s’était passé pour que, contrairement à l’habitude,  je termine la semaine épuisée par l’affrontement avec des groupes qui s’étaient révélés difficiles. Je ne ressentais qu’un sentiment de lassitude et d’incompréhension. Je savais pourtant qu’il aurait été trop facile de me dire que  tout était de la faute des stagiaires ou de leur responsable qui avait prescrit une formation obligatoire suite à la réorganisation du service. J’avais forcément fait, dit ou montré quelque chose qui avait participé à ce semi-échec. Je n’avais peut-être pas compris ce que les stagiaires attendaient vraiment. J’avais pourtant appliqué à la lettre les principes prescrit pour toute « bonne » formation : logistique rigoureuse, préparation sérieuse (souvent au détriment de mon temps personnel), accueil,  recueil des attentes,  présentation des objectifs,… Ce que tout bon manuel du parfait formateur efficace prescrit. Peut-être n’étais-je plus à ma place dans ce métier : lassitude, découragement, vieillissement, incapacité à comprendre cette fameuse génération Y…

2. En quoi suis-je pour quelque chose dans ce qui (m’) arrive ?

Et d’ailleurs qu’est-il arrivé ? A la bienveillante question de mon conjoint « alors, ça s’est passé comment ? » je ne savais répondre que « mal. Mais encore ? Et bien… je ne sais pas mais difficile et pénible ». De quoi contaminer la sphère personnelle et ternir le week-end.

Etais-je devenue « professionnellement incompétente et personnellement malheureuse » ?

2.1 Moi, à ta place….

Parce qu’à force de travailler ensemble, nous finissons par nous connaitre et reconnaitre, un collègue s’inquiète de me voir préoccupée et, soucieux de m’aider,  me propose de participer à un groupe d’analyse de pratique. Ce que je me m’empresse de refuser. Je ne veux pas d’une analyse et j’ai déjà participé à des groupes d’échanges de pratiques : chacun se limite à citer ses anecdotes, à dire aux autres ce qu’ils auraient pu ou surtout dû faire. Et le tout sombre dans des discussions par petits groupes…J’en suis toujours ressortie tendue, l’estime de moi proche du zéro absolu. Une perte de temps… Je ne voulais plus de cela. J’allais reprendre les livres et les sites de mes « maîtres » et chercher ce qu’il convient de faire pour faire bien. Il me fallait apprendre encore.

Pourtant, à force d’écoute bienveillante et d’empathie, mon collègue réussit à me faire rejoindre un groupe d’analyse de pratique. Je n’avais rien à perdre et j’étais libre de partir….tout en me méfiant de « la soumission librement consentie ». Le rendez-vous est pris, la journée se déroulera en dehors de mon lieu de travail habituel, principe qui participera grandement à la réussite de cette journée.

2.2 Nous ne nous construisons qu’avec les autres.

Lors de l’accueil, le climat est convivial. Tous les participants sont des débutants. Je me suis décidée à « jouer le jeu » mais je n’ai pas vaincu toutes mes résistances. Je ne suis pas la seule. Notre animateur est attentif et patient.

Je comprends vite qu’il ne s’agira pas de discussions interpersonnelles décousues, que la journée s’organisera autour de principes et de règles à partir d’un contrat de communication co-construit. Bien sûr nous allions « parler de notre vécu », partir d’un « vécu singulier et significatif » mais avec pour objectif de trouver des pistes de compréhension dans un objectif de professionnalisation et de renforcement de notre identité professionnelle. Pas de psychanalyse, pas de conférences ni de cours théoriques, mais de la production de connaissance en groupe conduit par un animateur-facilitateur garant du contrat défini.

La dimension sociale de la démarche, la confiance qui s’installe me rappelle que nous ne nous construisons qu’avec les autres. Que je vais peut-être pouvoir sortir de ma bulle d’isolement pour ce qui concerne mes propres apprentissages mais aussi et surtout pour ce qui concerne la compréhension de ce que j’ai vécu. Le premier progrès pour moi aura été de réussir à mieux formaliser le récit d’une situation. Tout n’est pas encore clair, un nouveau monde s’est ouvert devant moi. Je vais avoir besoin de revenir, de lire, de comprendre les fondements et les différents courants.

Je m’engage  alors sur un chemin qui m’amènera aujourd’hui à témoigner dans cette revue et qui m’a permis de rencontrer des personnes extra-ordinaires qui m’aident à progresser et à comprendre.  Il m’aide aussi (je l’espère) à mieux « me conduire avec  les autres » : développer une écoute et une compréhension attentive, entendre d’autres points de vue, être présente et résister à la tentation de « la bonne forme ». 3

3. Pour ne pas en finir

Voici maintenant plusieurs années que je participe à des groupes d’analyse de pratiques. Pas assez régulièrement à mon goût, mais nous avons tous une charge de travail importante. J’en ressors souvent rassurée, plus confiante, plus « éclairée » et parfois contrariée, ce qui me parait salutaire. Si je devais donner « ma » définition, je dirais aujourd’hui qu’il s’agit « d’une modalité de formation (trans-formation) au service de la professionnalisation des adultes, basée sur le travail décrit et vécu et non sur le travail tel qu’on le prescrit, pour des personnes qui croient et veulent pouvoir apprendre les unes des autres. »

Je  débute dans l’animation de groupes. Il me reste beaucoup de chemin à parcourir et j’en suis heureuse. C’est un chemin de rencontres, de soutien, de construction. Il n’est pas toujours facile mais pour rien au monde je ne ferais demi-tour. Je ne peux que vous inviter à cheminer…

 

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Notes 

  1.  En hommage à « comment l’esprit vient aux femmes » …..Comment l’esprit vient aux femmes (titre original : Born Yesterday), film américain réalisé par George Cukor sorti en 1950, adapté d’une pièce à succès de Garson Kanin

    (Extrait de : http://fr.wikipedia.org/wiki/Comment_l’esprit_vient_aux_femmes).

  2. En référence à l’article de Savary et Martin du Centre Académique de FOrmation Continue* (CAFOC) de Nantes (http://www.cafoc.ac-nantes.fr/) sur l’analyse de pratique professionnelle (In Collectif, « Analysons nos pratiques professionnelles », Cahiers pédagogiques, n°346, 1996 et Dossier « Analysons nos pratiques 2 », Cahiers pédagogiques, N°416, 2003). * Les CAFOC sont des acteurs reconnus dans la formation des acteurs de la formation d’adultes.
  3. Voir à ce sujet le site de François Muller, « portrait de formateurs » et sa référence à un article de E. Enriquez : http://francois.muller.free.fr/diversifier/portraits.htm