Michaela Knuchel-Bossel

Formatrice, enseignante, animatrice d’APP
knuchel.bossel[arobase]sunrise.ch


Résumé

Le 17 novembre 2018 a eu lieu la journée de réflexion annuelle organisée par l’association Antenne Suisse Explicitation.  Trente-deux personnes se sont retrouvées pour expérimenter et réfléchir à l’utilisation de techniques propres à l’entretien d’explicitation dans le cadre de groupes d’analyse de pratiques professionnelles. Ce texte rend compte du déroulement de cette journée et du travail fait en expérientiel à travers deux APP dans deux sous-groupes en parallèle. Il présente également quelques réflexions et questions soulevées durant les échanges entre les participants.

Mots-clés 

entretien d’explicitation, apprentissage expérientiel, technique, évocation, questionnement

Catégorie d’article 

Compte-rendu

Référencement 

Knuchel-Bossel, M. (2019). Compte-rendu de la Journée d’Antenne Suisse Explicitation du 17 novembre 2018. In Revue de l’analyse de pratiques professionnelles, No 14, pp. 113-119. http://www.analysedepratique.org/?p=3192.


 


Report of the Swiss Antenna Day Explicitation of November 17, 2018

Abstract

On 17 November 2018 took place the annual retreat organized by the association Antenne Suisse Explicitation. Thirty-two people gathered in Bienne (Switzerland) to experiment and think about the use of tools developed for the explicitation interview within the framework of professional practice analysis groups. This text reports on the course of this day and the work done on an experiential basis through two analyses of professional practices in two subgroups in parallel. It also presents some reflections and questions raised during the exchanges between the participants.

Keywords

clarifying interview, experiential learning, tools, evocation, questioning,


 

L’association Antenne Suisse Explicitation[1] favorise le développement et la diffusion des démarches de formation et de recherche qui se fondent sur l’approche dite de l’Entretien d’Explicitation[2] (EdE). Selon Faingold (2005, pp. 1-2), « l’entretien d’explicitation est une démarche qui consiste à accompagner une personne dans l’exploration pas à pas d’un moment singulier de son vécu. L’intervieweur guide vers l’évocation du contexte de la situation en sollicitant la mémoire sensorielle […] puis aide à la mise en mots du vécu de l’action et à la prise de conscience de ses éléments implicites pour accéder ensuite au sens et aux enjeux du moment évoqué. »

L’association est un relais du GREX en Suisse[3]. Elle organise chaque année une journée de réflexion pour ses membres mais également, comme ce fut le cas en 2018, pour divers professionnels intéressés par la thématique choisie. Lors d’une assemblée générale de l’association, la question de l’utilisation des techniques de l’entretien d’explicitation (demande d’accord, évocation, formulation des questions et des relances entre autres) dans des groupes d’analyse de pratiques professionnelles (APP) fut évoquée à de multiples reprises. Décision fut prise ensuite d’en faire le thème de la journée de réflexion du 17 novembre 2018.

Le but de cette journée était de vivre deux APP de type GEASE durant lesquelles des outils EdE devaient être utilisés et mis en évidence pour en expérimenter les effets. Le défi était de taille : combiner le dispositif APP et les techniques de l’EdE, prendre soin de chaque participant, quel que soit son niveau d’expertise dans les deux domaines, pour que chacun trouve un enrichissement.

L’association a accueilli à Bienne 32 participants en provenance de toute la Suisse romande, aux compétences diverses (avec formation/expérience en EdE, avec formation/expérience en APP et avec formation/expérience à la fois en EdE et APP). Deux groupes mixtes ont été constitués. A côté de l’animateur de l’APP, il y avait également une observatrice ; tous deux étaient membres de l’association et expérimentés en APP et en EdE.

Pour l’APP du matin, il était convenu de mettre l’accent sur la phase de questionnement/exploration[4]. Cela permettait de nombreux moments méta (possibles à tout instant) pour éclairer les phénomènes liés à l’EdE. L’APP de l’après-midi devait être complète[5] afin d’expérimenter les apports d’une exploration avec les outils d’EdE dans les autres phases de l’APP (analyse, pistes d’action, bilan).

Sans y avoir réfléchi plus loin, on pouvait s’attendre à rencontrer, discuter, mettre en évidence les questions relatives aux dimensions suivantes :

  • la demande de l’accord de l’exposant à explorer un moment spécifié ;
  • la création d’un espace de confiance permettant l’évocation ;
  • la formulation des questions, des relances ;
  • le rôle de l’animateur ;
  • la dynamique du groupe.

Mireille Snoeckx, présidente d’Antenne Suisse Explicitation et formatrice en EdE, a introduit la problématique et mis en évidence quelques éléments clés de l’EdE, notamment à travers trois affirmations :

  • pas d’APP sans description ;
  • pas de description sans questionnement en explicitation ;
  • pas de questionnement en explicitation sans une théorie de la conscience et de la personne.

Elle a rappelé ainsi que le questionnement en explicitation s’adresse à la personne dans toute la singularité de son expérience et de sa réalité. Il se centre sur l’action réellement effectuée, en une situation spécifiée, en tant que connaissance autonome et savoir en acte comprenant une part d’implicite pour l’acteur. L’évocation permet d’avoir accès à cette connaissance autonome[6].

Echos de deux participantes

Pour la rédaction de ce compte-rendu, je me suis entretenue de manière informelle avec deux participantes, Nicole Châtelain et Santina Ieronimo Tikhomirov, issues de chacun des deux groupes, afin de recueillir leur témoignage.

Nicole Châtelain se trouvait dans le premier groupe (auquel je n’ai pas participé).  Formée en EdE, elle anime des groupes d’APP à la Haute Ecole Pédagogique Berne-Jura-Neuchâtel (HEP BEJUNE). Elle a relevé des éléments communs tant à l’animation d’APP qu’à l’utilisation d’outils EdE :

  • la manière dont l’animateur a su prendre soin des participants, gérer leur appréhension d’exposer une situation ;
  • la manière dont il a su faire respecter et générer un accord fort autour du cadre ;
  • l’expertise du groupe : de nombreux participants avaient de l’expérience en EdE et posaient de ce fait des questions formulées telles qu’elles le sont en EdE (quelques exemples figurent dans la suite de ce document) ;
  • un « effet boule de neige », une question en entraînant une autre ;
  • de nombreuses hypothèses, chacune s’appuyant sur la précédente ;
  • des moments méta mettant en évidence les différentes formulations EdE.

Santina Ieronimo Tikhomirov était l’exposante dans le deuxième groupe d’APP auquel je participais également. Expérimentée dans l’animation d’APP mais pas en EdE, voici ce qu’elle a rapporté au cours de l’entretien que j’ai eu ensuite avec elle. Pendant l’exposé de sa situation, l’animatrice l’a, à plusieurs reprises, incitée à décrire une situation spécifiée. Santina a formulé sa demande en commençant par dire « comment mobiliser cette personne dans le cadre du groupe d’APP que j’anime pour… ». Durant la phase de questionnement, il y a eu quelques questions de type EdE venant de personnes connaissant les techniques. Par exemple : « ce jour-là, comment les participants sont-ils assis ? », « Comment cette fois-là tu réagis ? » [ramener au moment spécifié], « et quand tu t’énerves, qu’est-ce que tu fais ? » [faire décrire l’action le plus finement possible]), mais aussi beaucoup de questions portant sur le contexte.

Mireille Snoeckx (observatrice dans le groupe) est intervenue pour ramener les questions à la situation spécifiée et à la pratique de Santina. L’animatrice a invité cette dernière à plusieurs reprises à entrer en évocation, par exemple en lui disant : « prends un peu de temps pour revenir sur ce jour-là… ».

La dimension de connaissance autonome ou de savoir en acte survient clairement dans l’échange suivant :

Animatrice : Ce jour-là, où tu n’as pas eu le courage de lui dire stop (elle reprend ici les mots-mêmes de l’exposante), as-tu cherché le regard des autres ?

Exposante : Je n’arrive pas à me souvenir. Ça fait partie de moi.

Animatrice : Est-ce que tu es d’accord de laisser revenir…

Exposante : A ce moment-là, je me suis dégonflée.

Santina sait, grâce à sa formation et à son expérience, qu’elle doit prendre soin du groupe et que cela passe notamment par le regard. Mais cette information est tellement intégrée dans sa pratique qu’elle n’est plus présente à son esprit et qu’elle nécessite un questionnement pour être conscientisée et pour aller plus loin dans la recherche de ce qui s’est joué au moment spécifié. En méta, elle dira : « Je me suis sentie comme un arbre qui s’enracine, je pouvais visualiser, revivre le moment de l’intérieur. »

A la suite de cette phase de questionnement, Santina a modifié sa demande au groupe qui devient : « comment me mobiliser pour que cette personne… ». L’animatrice aurait pu intervenir au moment de la première formulation « comment mobiliser cette personne… ». La modification de la demande, cette fois centrée sur Santina, exposante, est intervenue naturellement à la suite du questionnement portant sur son action.

Voici ce qu’a dit Santina des apports des outils EdE :

  • « Ça donnait une dimension, un plus à ce que j’ai appris jusqu’à maintenant. Cette dimension plus émotionnelle, aller cueillir vraiment un moment précis et voir comment on se situe à ce moment précis. »
  • « Dans le GEASE… dans ce que je connaissais…, les questions sont beaucoup plus… pas superficielles, mais… touchent moins à l’être. Au moment où tu fais l’arrêt sur image, ça fait GRRC (onomatopée), c’est incroyable, je le sentais vraiment physiquement, c’est comme si tu plantes tes pieds et tu ne peux pas faire autrement que d’aller puiser. Alors… ça t’expose aussi beaucoup plus !»
  • « J’ai senti le groupe, la proximité, des échanges plus vrais, plus immédiats, plus fins ; cela permet d’aller plus vite à l’essentiel. »

Santina a aussi évoqué qu’elle accorde une grande importance à la manière dont l’animatrice a su la mettre en confiance, dans une attitude très enveloppante.

Dans la phase de méta-analyse, différentes formulations ont été mises en évidence par Mireille Snoeckx, notamment le fait de reprendre les mêmes mots que l’exposant pour ancrer celui-ci dans un moment important et pour toujours le ramener à son vécu, sa pratique.

L’après-midi, il y a eu un changement d’animatrice et j’ai été l’exposante pour la deuxième APP vécue dans le groupe. Cette deuxième APP n’a pas été complète non plus, contrairement à ce qui avait été prévu.

Après avoir précisé mon positionnement (co-organisatrice de la journée, animatrice d’APP formée à l’EdE), j’ai présenté une situation vécue en tant qu’animatrice lors d’une APP avec un groupe d’enseignants. Cette situation concernait un changement survenu au niveau de la demande de l’exposant suite au questionnement du groupe (il avait été d’abord prévu d’analyser les relations de l’exposant avec ses collègues et la demande passait à l’analyse de sa pratique en classe). Ma demande au groupe était à ce propos : « Aidez-moi à comprendre ce qui se trouve à l’origine de ma décision d’accepter ce changement de demande malgré le fait qu’elle allait à l’encontre de ce qui avait été initialement décidé. ».

La situation était spécifiée (un moment vécu, situé précisément dans le temps, incluant une action) et les questions du groupe se sont rapidement centrées sur ma pratique d’animatrice. Lorsque Mireille Snoeckx, en observatrice, a mis bout à bout trois éléments de réponse que j’ai donnés à différents moments du questionnement, j’ai pris conscience de ce qui m’habitait au moment de prendre cette décision et j’ai été submergée par l’émotion : « Si je ne le suis pas maintenant [l’exposant], je le perds pour toujours ; il ne participera plus jamais. » Avec mes réponses aux questions d’explicitation posées, suite à ma prise de conscience, toute autre forme d’analyse est devenue inutile[7]. Le groupe n’a pas vu la nécessité d’émettre des hypothèses et l’APP s’est terminée là.

Quel bilan de cette journée ?

J’ai eu l’impression que tous les participants, quel que soit leur domaine d’expertise, ont trouvé cette journée enrichissante. Outre le moment de formation expérientielle qu’elle a proposé, les éclairages conceptuels égrenés au fil de la journée ont été appréciés, même s’ils auraient mérité, si le temps l’avait permis, d’être davantage formalisés. Il était probablement trop ambitieux de vouloir mener deux APP en une même journée tout en laissant la place à des apports théoriques.

Ce que je regrette le plus, c’est que nous n’ayons pas vécu les apports d’un questionnement EdE dans la phase d’analyse. Les hypothèses auraient-elles été différentes ? L’exposant et le groupe en auraient-ils retiré davantage ? L’intelligence collective se serait-elle exprimée autrement ?

L’aisance avec laquelle les participants du deuxième groupe ont intégré les formulations EdE du matin et posé des questions de type EdE l’après-midi m’a frappée.  L’expérience et quelques apports théoriques suffisent-ils à cet effet ? Peut-on former les participants à ce type de questionnement dans le cadre des APP ? Une interrogation, formulée par Vittoria Cesari, co-fondatrice d’Antenne Suisse Explicitation et observatrice dans le premier groupe, est venue s’ajouter : quelle pourrait être l’articulation entre l’objectif de « bien accompagner » l’exposant A et de faire fonctionner un groupe comme un « B collectif »[8], à la fois au niveau du questionnement expert et de la relation.

Suite à cette journée, j’ai lancé une discussion dans le réseau GFAPP[9] sur le lien entre explicitation et APP et les interventions ont été nombreuses et très variées. Je suis très interpellée par le fait que tant de personnes se sentent concernées par cette question et que je n’en ai encore que très peu entendu parler depuis mes débuts en APP.

L’explicitation permet une description fine, voire très fine, de l’action, ce qui me semble important tant pour l’exposant que pour le groupe qui propose son analyse de la situation. Cela justifie à mon sens son utilisation dans certaines APP. Mais cette utilisation soulève de nombreuses questions qui méritent d’être creusées, comme le montrent les échanges au sein du réseau GFAPP (voir Collectif, 2019).

Références bibliographiques

Cesari Lusso, V. (2010) Quelques effets de l’explicitation…entre prises de conscience, résistances et transformations. Expliciter. 83, pp 1-14.

Collectif. (2019). Témoignages en lien avec l’utilisation de techniques de l’entretien d’explicitation en APP. In Revue de l’analyse de pratiques professionnelles, 14, pp 120-129. http://www.analysedepratique.org/?p=3192.

Crozier, J. (2013). Utiliser les techniques d’explicitation au sein d’un groupe. Expliciter,  99, pp 1-9.

Faingold, N. (2005). Explicitation, décryptage du sens, enjeux identitaires. Expliciter 58, pp 1-15.

Lamy, M. (2014). Quels liens entre l’Entretien d’Explicitation (EDE) et les analyses de pratiques professionnelles (APP) en groupe ? In Revue de l’analyse de pratiques professionnelles, 2, pp 50-58. www.analysedepratique.org/?p=1103.

Mouchet, A. (2015). L’explicitation au cœur d’un dispositif de formation en spirale qui articule vécu singulier et expérience collective. Recherche & formation, 80(3), pp 91-106. https://www.cairn.info/revue-recherche-et-formation-2015-3-page-91.htm.

Vermersch, P. (1994). L’entretien d’explicitation. Issy-les-Moulineaux : ESF Editeur.

 


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Notes

 

[1] Voir  www.explicitation.ch.

[2] Cet article n’a pas pour but de donner des explications théoriques sur l’explicitation. Les lecteurs peuvent se rendre sur le site du GREX (www.grex2.com) où ils trouveront, dans les nombreux articles de la revue Expliciter, des informations sur l’EdE.

[3] Groupe de Recherche sur l’Explicitation ; voir www.grex2.com.

[4] Voici le déroulement de cette APP : présentation du cadre (confidentialité, bienveillance, non jugement, moments méta possibles à tout instant), présentation des situations des participants, choix de la situation, formulation de la demande au groupe, questionnement/exploration.

[5] Soit le même déroulement que le matin suivi de l’analyse, éventuellement des pistes d’action et du bilan.

[6] Vermersch en parle ainsi : « Dire que l’action est une connaissance autonome, c’est simplement dans un premier temps reconnaître qu’elle existe, qu’elle fonctionne, qu’elle vise des buts et les atteint, sans nécessairement passer par une conceptualisation. […] La possibilité d’autonomie est impliquée par le fait que l’action est d’abord une connaissance en acte : un observateur peut inférer de l’action effectuée qu’elle contient bien cette connaissance, mais qu’il n’y a pas de nécessité intrinsèque à ce qu’elle soit conscientisée et sa conscientisation n’est pas le produit d’un automatisme mais d’un véritable travail cognitif. » (Vermersch, 1994).

[7] Nul doute que dans un groupe d’APP qui se serait revu pour d’autres séances, la question aurait été reprise ultérieurement.

[8] En EdE, A est l’exposant, B est l’interviewer et C l’observateur.

[9] Groupe de formation à et par l’analyse de pratiques professionnelles ; www.gfapp.org.