Eric Drutel

Psychologue du travail, Lyon edrutel[arobase]gmail.com


Pierre Cieutat

Professeur des écoles, Formateur, Montpellier
pierre.cieutat[arobase]gmail.com  

Résumé

Ce texte est la formalisation de réflexions et d’interrogations menées sur les émotions lors d’une analyse de pratiques en groupe au cours du 8ème séminaire GFAPP qui s’est tenu à Lyon les 6 et 7 juin 2015. Même si de nombreux dispositifs se proposent de cadrer le déroulement d’une séance, la question des affects du groupe engagé dans un dispositif d’analyse de pratiques (APP) reste entière. Les premiers pas avec le groupe, l’évocation de situations – problèmes chargées d’émotions, certaines questions ou hypothèses font émerger autant d’émotions fortes qui peuvent mettre dans l’inconfort l’animateur tout comme les participants. Sont-elles des obstacles à l’animation ? Faut-il les considérer comme hors-champ ? Ou au contraire, faut-il s’en saisir et proposer ces éprouvés au groupe ?

Mots-clés 

affects, émotions, rôle de l’animateur, postures

Catégorie d’article 

Compte-rendu

Référencement 

Drutel, E., Cieutat, P. & al. (2016). Les émotions sont-elles une ressource pour l’animateur de dispositifs d’analyse de pratiques professionnelles ?  In Revue de l’analyse de pratiques professionnelles, No 8, pp. 42-48. http://www.analysedepratique.org/?p=2149.

 




 

Le 8ème séminaire du Groupe de Formation à l’Analyse de Pratiques Professionnelles (GFAPP)[1] qui s’est tenu à Lyon les 6 et 7 juin 2015 a permis d’explorer des thématiques transversales à la pratique de l’APP et notamment le thème des émotions (celles qui sont éprouvées par l’animateur et celles qui peuvent voyager dans le groupe). Le présent texte est issu d’un temps d’échange et d’élaboration commune qui y a été consacré et qui s’est déroulé sous la forme de travail en sous-groupes croisés[2].

La complexité de la thématique a confronté les participants au séminaire à la difficulté d’ordonner les différents aspects et concepts liés tant ils font système et sont dépendants des références théoriques, de la modalité d’APP utilisée, des membres du groupe, des institutions qui les accueillent, des objectifs envisagés, des animateurs et de la situation qui est analysée à ce moment-là.

Les échanges ont mis en évidence la pluralité des angles de lecture de la thématique. Divers registres sont apparus tels que : le sens des émotions pour soi, pour le groupe, la place des affects[3], la fonction de contenance, la place de l’intime, les émotions dans le corps, etc.[4]
Parmi toutes les interrogations ouvertes lors de ce séminaire, nous avons choisi de rendre compte dans cet article de nos réflexions autour des questions suivantes :

  • Quelle place y a-t-il pour les émotions dans la représentation que se fait le groupe de la situation ou de la pratique analysée ?
  • Y a-t-il « émotion de groupe » ?
  • Quelle est la place du transfert dans un groupe d’analyse de pratiques ?

1. Entendre les émotions, pour quoi?

Quelles que soient les références théoriques qui sous-tendent les dispositifs, les affects dans le cadre de l’APP sont un objet toujours présent. Les émotions qui peuvent en résulter, éprouvées par les participants, traversent le groupe et peuvent donner l’impression qu’il se « passe quelque chose ». Les émotions peuvent parfois être si fortes que ce qui a été vécu, ressenti, peut mettre à mal le fonctionnement du groupe. A l’inverse, on peut se demander si l’absence d’émotion durant une séance d’APP ne risque pas de la faire vivre comme « virtuelle » ou « fausse ».  Ainsi, entre fascination, prise en compte et méfiance, les émotions semblent être l’expression d’un agir collectif bien mystérieux.

Sans émotion, où se situe la motivation pour un participant à exposer une situation ? Lui est-il possible d’incarner sa situation pour le groupe ? Et les auditeurs n’en ont-ils pas une représentation tronquée ? Se réalise-là toute la différence entre le déclaratif et la narration. Mettre en récit un événement mobilise le sujet et le groupe, fait surgir de l’émotion. Il se passe quelque chose qui n’est pas prévu, qui fait événement pour le groupe. On pourrait dire que « le groupe fait une expérience de l’expérience vécue ».

Cependant, peut-on contraindre l’exposant et les participants à ressentir des émotions afin de rendre le processus authentique ? Pas si évident car la « résistance » de l’exposant ou du groupe est aussi à comprendre comme l’expression de quelque chose[5]. Par exemple, le groupe peut être ressenti comme avide, vorace, voire menaçant par l’exposant. Par ailleurs, on peut penser que la prise de parole face au groupe est vécue par certains comme un risque ; dans ce cas une posture défensive est tout à fait naturelle et les émotions semblent « ne pas pouvoir sortir ». Le groupe ressent alors, animateur compris, un inconfort. Entre culpabilité et désir voyeuriste, les émotions obligent l’animateur à être rigoureux et présent dans le cadre dont il est le garant. Ces émotions peuvent même, pour un temps, le sidérer.

Le discours sur les événements du travail, ainsi pris dans les mailles du groupe en séance, communique des émotions, qu’elles soient inconscientes (déni, sidération) ou explicitées. L’animateur peut-il agir ? Dans un cadre thérapeutique et analytique, la verbalisation par l’animateur de son éprouvé peut rassurer le groupe car les participants se sentent entendus. Mais cette prise de parole relève d’un travail analytique qui privilégie « le jeu associatif » et des affects liés. Qu’en est-il de cette prise de parole, lorsque le cadre est celui d’une démarche de formation ? Les dispositifs d’analyse qui incluent une « phase méta » peuvent se servir de celle-ci pour laisser une place plus grande à l’expression des émotions. L’analyse de la situation étant symboliquement close, l’expression des émotions de chacun et de celle du groupe est potentiellement moins impliquante pour l’exposant.

Lors des échanges durant le séminaire, l’hypothèse a été aussi formulée que se frotter aux émotions serait comme un temps de construction et permettrait un renforcement du groupe. Il y a un passage par l’épreuve qui améliore la cohésion du groupe, gage d’une plus grande contenance pour des analyses ultérieures. Le groupe apprend de lui-même à accueillir des émotions plus nombreuses et plus intenses.

2. L’émotion du groupe crée une réalité

La convocation à la séance, l’annonce du cadre, tout cela fait réalité sans nul doute. Cependant, la question des affects n’est-elle pas une voie d’entrée privilégiée pour aborder la   « réalité psychique d’un groupe » ?Mais nous l’avons dit, le groupe doit prendre son temps et laisser se tisser, peu à peu, une capacité à contenir les émotions du groupe qui autorise leurs expressions, qui les invite.

Le groupe serait alors une sorte de machine à transformer et à lier des émotions, une machine qui ne peut être réduite au psychisme d’un seul et dont la complexité rend possible de nouvelles fonctions. Entre l’intimité du sujet et le groupe se constituent des fonctions multiples : porte-parole, porte-idéal, porte-symptôme, formulations de signifiants, représentations de discours commun partagés (Kaës, 2015). Entre événement qui ne va pas de soi et travail associatif, on va au groupe comme le dormeur va au rêve, propose René Kaës.

Pour illustrer la complexité de cet espace, Pierre Cieutat a réalisé lors du séminaire une figuration des interactions verbales et émotionnelles du groupe au travail. Elle exprime les affects mobilisés tout comme la représentation d’un partage, une mise au pot commun par l’émotionnel (voir figure ci-après).

Ainsi, des éléments de réalité objectifs (cadre institué, horaires, corps en présence, voix, etc.) cohabitent avec une complexité émotionnelle en création[6]. Cette réalité complexe est-elle favorable au travail que le groupe réalise ou est-ce une entrave à l’analyse de ce qui se joue au regard de la situation évoquée ?

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Comment croire qu’un animateur puisse « maîtriser » l’infinie combinaison de ces liens ? Si l’animateur abandonne cette illusion de maîtrise, quelle peut être alors  son attitude? Doit-il les considérer comme leviers, comme contraintes ou comme débordements à éviter ? A quels modèles peut-il se référer dans ces périodes où il doit faire face à tâtons aux émotions qui émergent et se répondent ?

3. L’animateur, sujet participant à la séance

Quelques participants au séminaire ont proposé que l’animateur n’ait pas à agir consciemment sur les émotions déposées dans le groupe – ce que certains qualifient d’intrusion. Il doit s’en tenir à sa responsabilité de tenir « le cadre protecteur ». Ce rôle est-il possible à tenir s’il est lui-même envahi par des émotions – les siennes ou celles qui émergent dans le groupe ? Garant de la sécurité du groupe et de chacun, il n’en reste pas moins sujet participant à la séance. Certains animateurs présents à notre séance de travail, ont avancé l’idée que ce risque est moins aigu lorsque le groupe est plus expert car cette responsabilité de la sécurité du groupe devient partagée.

Lorsque l’émotion, présente en chacun, se montre, prend place dans le groupe, quelle doit-être la posture de l’animateur ? Quand bloque-t-elle le travail ? Cela pose la question du ressenti de l’animateur comme élément de compréhension de ce qui se joue, ou qui se rejoue dans le temps d’animation du dispositif APP. Ne pas agir sur les émotions mais s’en servir comme élément de compréhension sur ce qui se joue ici et maintenant pose donc à la fois la question de la formation de l’animateur et celle de sa place : analyste, animateur ou formateur. Le débat a été largement ouvert parmi les membres du groupe lors du séminaire et la réflexion est à peine entamée….

4. Essai de représentation des réflexions sur les émotions

Nous proposons ici une représentation de la thématique abordée sur les émotions durant le séminaire. Prise sur le vif, elle illustre les références et concepts qui ont été mobilisés durant les échanges à ce propos qui ont pris la forme d’un brainstorming.

Ce support visuel témoigne de la difficulté rencontrée à ordonner en groupe les différents aspects et concepts liés à cette thématique. Les participants n’ont pas pu explorer l’ensemble des idées et des mots soulevés à la seule évocation de la place de l’émotion lors d’une séance d’analyse de pratique. Ils ont été en quelque sorte submergés par les idées qui ont été parfois précisées et le plus souvent, simplement prises en note et placées en lien avec d’autres.

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5. Vers une conclusion

Ce qui est ressorti des échanges, c’est que les émotions font passer le discours de l’exposant du déclaratif (les faits) au narratif (le récit). Leur présence permet aux participants de « faire une expérience de l’expérience vécue ». Permettent-elles alors une meilleure compréhension des actions en situation de travail ?

Il a été envisagé que dans cette expérience vécue ensemble, solidifiant peu à peu le groupe d’APP dans sa capacité à en contenir les affects, se met en place un processus qui serait au service de la qualité de travail élaboratif et d’analyse des mouvements émotionnels du groupe.

Le débat est maintenant ouvert au plus grand nombre. Parce que cette faculté d’accueillir et de contenir les émotions semble être une des caractéristiques du groupe, les lecteurs pourraient trouver un intérêt à partager leurs expériences – devenir auteur d’un article ou d’un commentaire dans cette Revue – pour le plus grand bénéfice de tous.

Références bibliographiques

Fustier, P. (2004). Le travail d’équipe en institution. Paris : Dunod.

Kaës, R. & al. (2015). Crises et traumas à l’épreuve du temps. Paris : Dunod.

 

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Notes

[1] GFAPP : groupe de formation à et par l’analyse de pratique professionnelles. Voir compte-rendu de l’ensemble de ce séminaire sous : http://www.analysedepratique.org/?p=1839.

[2] Deux groupes ont échangé sur deux thèmes différents. Après un temps déterminé, chaque groupe a écouté une synthèse du travail de l’autre groupe et lui a renvoyé ses questions. Une deuxième séance de travail en groupe s’en est suivi avant une mise en commun et une discussion des nouvelles réflexions produites avec l’ensemble des participants.

[3] Nous avons fait face à une impossibilité à trouver une définition claire et consensuelle de ce mot dans le groupe. On peut considérer que l’affect est « un état psychique élémentaire plus ou moins précis qui exprime la qualité tendancieuse (subjective) des activités mentales que celles-ci soient agréables ou désagréables » (extrait de l’encyclopédie médicale de http://www.vulgaris-medical.com/). Nous retenons, pour l’écriture de cet article, ceci : la pulsion est une quantité d’énergie circulant à l’intérieur du corps humain qui tend à maintenir un état stable pour le sujet en se déchargeant ; elle emprunte pour ce faire la voie de l’affect (sentiments, émotions) ou celle de la représentation (concepts).  Nous assumons que cette définition est très simple mais elle permet de comprendre comment émotions et langages sont liés.

[4] Voir la représentation qui figure au point 4 en fin de texte.

[5] D’affects, d’une forme d’insécurité ?

[6] Pouvons-nous évoquer l’idée que cette dernière est rendue possible par la contagion émotionnelle ?