Philippe Péaud

ESPE de l’université de Poitiers
philippe.peaud[arobase]univ-poitiers.fr

Patrick Robo

Formateur Consultant, Béziers
patrick.robo[arobase]laposte.net

Marc Thiébaud

Psychologue, animateur de groupe, Suisse
thiebaud[arobase]formaction.ch


Résumé

Cette brève a été rédigée en hommage à Jacques Ardoino, professeur en sciences de l’éducation à l’Université de Paris VIII, figure marquante dans le champ de l’éducation, fondateur de la « multiréférentialité », décédé le 20 février 2015 dans sa 88ème année. Elle évoque des aspects clefs de ses apports pour la recherche et la pratique.

Mots-clés 

hommage, multiréférentialité

Catégorie d’article 

Brève

Référencement 

Péaud, P., Robo, P. et Thiébaud, M. (2015). Disparition de Jacques Ardoino. In Revue de l’analyse de pratiques professionnelles, 5, pp. 79-82. http://www.analysedepratique.org/?p=1700.

 




 

Jacques Ardoino nous a quittés le 20 février dernier. Sa formation et sa carrière montrent la fécondité du croisement entre plusieurs mondes, ce qu’il modélisa avec la « multiréférentialité » dont il fut le fondateur.

Ses apports ont marqué les sciences humaines. Licencié en droit, en psychologie, en philosophie, docteur en « administration des entreprises », il mena une réflexion qui s’est traduite par de nombreuses publications sur la formation permanente et la formation d’adultes, et particulièrement pour l’éducation.

Pour reprendre les propos de Christian Verrier (2015) qui a écrit un ouvrage sur Jacques Ardoino : « Il est proche, entre autres, de Cornélius Castoriadis et d’Edgar Morin, qu’il avait fait contribuer à plusieurs numéros de la revue Pratiques de formation/Analyse, il partageait avec eux ce penchant, rendu inéluctable par l’avancée des sciences de l’homme et de la société, pour le pluri et le multidisciplinaire, la complexité, et même ce qu’il nommait l’hyper-complexité de l’éducation.»

Dans son travail de l’appréhension de la complexité, il a mis en évidence notamment deux notions : la « multi-dimensionnalité » qui distingue des aspects, dimensions ou niveaux dans un ensemble homogène et la « multiréférentialité » qui vise à faire coexister, s’articuler des perspectives hétérogènes entre elles et venues de champs différents. Jacques Ardoino prenait en compte le fait que les acteurs qui sont impliqués dans une situation donnent des sens différents à ce qu’ils vivent.

Laissons-lui la parole (Ardoino, 1986) :

« Reconnaître la complexité comme fondamentale dans un domaine de connaissance donné, c’est donc, tout à la fois, postuler le caractère « molaire », holistique, de la réalité étudiée et l’impossibilité de sa réduction par découpage, par décomposition en éléments plus simples. Toutefois cette impossibilité de séparer ou de décomposer les « constituants » d’une réalité complexe n’interdit nullement le repérage ou la distinction, effectués par l’intelligence, au sein de tels ensembles, à partir de méthodes appropriées. Cela suppose une « vision », tout à la fois « systémique », compréhensive et herméneutique des choses, pour laquelle les phénomènes de relations, d’interdépendance, d’altération, de récurrence, fondant éventuellement des propriétés quasi-holographiques, deviennent prééminentes pour l’intelligibilité. Reconnaître et postuler la complexité d’une réalité, c’est, en outre, admettre sa nature, à la fois homogène et hétérogène, son opacité, sa multi-dimensionnalité, exigeant, alors, pour une compréhension plus fine, une « multiréférentialité. […]

« La complexité se donne souvent à connaître en tant que « multi » ou « pluri » dimensionnalité, ainsi prêtées à l’objet. Du côté du ou des regards qui prétendent en rendre compte, il est, alors, préférable de parler de « multiréferentialité ». Ces deux notions ne doivent pas être confondues. Pour expliquer brièvement la différence, l’une comme l’autre peuvent se réclamer également de l’idée de « complémentarité ». Mais cette dernière, elle-même, recouvre des contenus très différents. Si je parle de deux « angles complémentaires » dont la somme donne un angle droit, la complémentarité que j’évoque est celle de deux sous-ensembles homogènes l’un à l’autre. Lorsque nous disons que les différents « sens » (la vue, l’ouïe, le toucher, etc.) sont complémentaires, nous parlons déjà de réalités plus hétérogènes entre elles, mais restant toutefois pré- coordonnées, « pilotées », par un système nerveux central.

Lorsque, enfin, nous voulons souligner l’importance de perspectives « complémentaristes » pour l’intelligibilité des phénomènes, dans le cadre des sciences anthropo-sociales, faisant, par exemple, appel à des systèmes de référence, à des grilles de lecture, différents, (psychologiques, psychosociaux, sociologiques), la « complémentarité » est, ici, celle d’ensembles foncièrement, sinon irréductiblement hétérogènes. Le travail d’analyse consiste moins à tenter de les homogénéiser, au prix d’une réduction inévitable, qu’à chercher à les articuler, sinon à les conjuguer. Cette perspective suppose évidemment de faire le deuil d’un « monisme » tenace dans notre culture. Nous avons, ainsi, développé un modèle d’intelligibilité des pratiques éducatives, en distinguant des « regards » centrés sur les individus ou les personnes (perspective psychologique), sur les interactions et sur le groupe (perspectives psychosociales), sur les organisations et les institutions (perspectives plus sociologiques), assortis de leur systèmes de références propres . Il s’agit, ici, de « perspectives », et non de « niveaux », comme on l’a, parfois, cru. »

Selon Guy Berger (1998), pour Jacques Ardoino, « la multiréférentialité n’est pas la mobilisation d’un certain nombre de champs de connaissances, de champs de compétences qui, à un moment donné, seraient appelés, en quelque sorte, de manière incantatoire, au secours de l’analyse d’une situation par ailleurs plurielle et hétérogène. Elle est dans la démarche même de la pensée, dans cette mobilisation de la pensée se faisant.

Jacques Ardoino fut un formateur, un intervenant, un psychosociologue, ancré dans la pratique. Pour reprendre les propos de Guy Berger (1998), « la pratique chez Jacques Ardoino est toujours praxis, c’est-à-dire : elle est une pratique qui n’est pas l’action d’un sujet transformant le monde mais l’action d’un sujet se transformant en transformant le monde et, par là, Jacques est aussi de son époque. Cette notion de praxis, dans son pragmatisme, permet d’introduire deux autres dimensions, même si ce mot ne me plaît pas, pas plus qu’il ne plaît à Jacques, qui sont à la fois la question du sujet, puisque le sujet se fait en faisant, se transforme en agissant sur le monde, et du politique. Car agir sur le monde, c’est du politique. Et le politique, par définition, est praxis.

Cette perspective dynamique se retrouve dans l’approche de l’évaluation proposée par Jacques Ardoino (voir l’enregistrement vidéo de 4 minutes d’Ardoino, 2001) : « Alors que le contrôle est un dispositif mettant en jeu des procédures pour vérifier, dans une période délimitée, une conformité par rapport à unenorme et a besoin d’un référentiel unique, antérieur et extérieur à l’opération de contrôle, l’évaluation est une démarche qui s’inscrit dans une temporalité et fait appel à des référentiels multiples, pluriels, qui ne sont pas réductibles les uns aux autres et qui s’élaborent dans le cours du processus, au fur et à mesure du processus même de l’évaluation. »

Dans l’analyse de pratiques en groupe, le travail autour de la « multi-dimensionnalité » et de la « multiréférentialité » des phénomènes et situations est souvent utilisé pour enrichir notamment les phases de questionnement et d’analyse.

Terminons cette Brève en laissant encore la parole à Jacques Ardoino (1986) :

« Tantôt l’analyse multiréférentielle s’appliquera à l’intelligibilité des concepts et des notions, tantôt à celle des situations. Il faut, en effet être bien conscient que la majeure partie des « recherches institutionnelles » portent sur des « pratiques sociales », beaucoup plus que sur des phénomènes ou des « faits », usuellement entendus. De ce fait, l’analyse ne se définit plus, comme traditionnellement, par sa capacité de découpage, de décomposition, de division-réduction en éléments plus simples, mais par ses propriétés de « compréhension », « d’accompagnement » des phénomènes vivants et dynamiques auxquels elle s’intéresse. C’est bien pourquoi ce type d’analyse convient tout particulièrement aux recherchesactions (R. Barbier) et aux « interventions », socioanalytiques ou autres (R. Hess). »


Références bibliographiques

Ardoino, J. (1986). L’analyse multiréférentielle. Communication. Mai 1986. http://jacques.ardoino.perso.sfr.fr/pdf/ana_multi.pdf ou http://probo.free.fr/textes_amis/analyse_multireferentielle_j_ardoino.pdf.

Ardoino, J. (2001). Contrôle et évaluation. Canal U. Vidéo accessible sur :
http://www.canal-u.tv/video/profession_formateur/controle_et_evaluation.370.

Berger, G. (1998). Ardoino et la multiréférentialité. Communication dans le cadre du colloque Approche plurielle en éducation, questionnements et perspectives. 30 mai – 1 juin. 1998. http://www.barbier-rd.nom.fr/Introduction.html.

Verrier, C. (2015). Hommage à Jacques Ardoino.
http://www.barbier-rd.nom.fr/journal/spip.php?article348.

Verrier, C. (2010). Jacques Ardoino, pédagogue au fil du temps. Paris : Téraèdre.

Page d’accueil du site de Jacques Ardoino :
http://www.barbier-rd.nom.fr/jacques.ardoino.accueil.html

 

 

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