Cécile Senabre
Principale de collège, Académie de Rennes
cecile.senabre@ac-rennes.fr
Résumé
Je reviens sur une séance d’APP pour saisir les effets immédiats d’un atelier dans lequel je fus l’exposante. Le retour sur cette séance m’a conduit à écrire pour identifier plus clairement ce qui se passait en moi. Certains aspects irrationnels vécus sur le moment montrent le processus de dévoilement et de conscientisation qui s’opère pour le sujet exposant dans l’après-coup. L’espace de liberté qu’offre le groupe m’apparaît alors dans sa singularité propre, lieu d’expression, lieu d’introspection, lieu de creusement problématique, où le sujet, soutenu par le groupe, part en quelque sorte à la rencontre de lui-même. La dimension instituante du cercle de parole répare le professionnel en souffrance et lui redonne du pouvoir de penser et d’agir. Enfin, l’écriture m’apparait comme une suite possible à la séance d’APP.
Mots-clés
écriture, subjectivité, institution, irrationnel
Catégorie d’article
Texte de réflexion en lien avec des pratiques
Référencement
Senabre, C. (2026). L’APP et après ? Le point de vue de l’exposant. Revue de l’analyse de pratiques professionnelles. 28, 74-84. https://www.analysedepratique.org/?p=6228.
The APP and beyond? The exhibitor’s perspective
Abstract
I am returning to an APP session to capture the immediate effects of a workshop in which I was the presenter. Reflecting on this session led me to write in order to identify more clearly what was happening inside me. Certain irrational aspects experienced at the time reveal the process of unveiling and awareness that takes place for the presenter in the aftermath. The space of freedom offered by the group then appears to me in its own uniqueness, a place of expression, a place of introspection, a place of problematic exploration, where the subject, supported by the group, sets out in a way to encounter themselves. The instituting dimension of the talking circle repairs the suffering professional and gives them back the power to think and act. Finally, writing appears to me as a possible follow-up to the APP session.
Keywords
writing, subjectivity, institution, irrational
A APP e depois? O ponto de vista do expositor
Resumo
Retorno a uma sessão de APP para compreender os efeitos imediatos de um workshop no qual fui expositora. O retorno a essa sessão me levou a escrever para identificar mais claramente o que estava acontecendo dentro de mim. Certos aspectos irracionais vividos no momento mostram o processo de revelação e conscientização que ocorre após‑coup [yf1] para o sujeito expositor após o fato. O espaço de liberdade que o grupo oferece me parece então em sua singularidade própria, um lugar de expressão, um lugar de introspecção, um lugar de aprofundamento problemático, onde o sujeito, apoiado pelo grupo, parte, de certa forma, ao encontro de si mesmo. A dimensão instituinte do círculo de fala repara o profissional em sofrimento e lhe devolve o poder de pensar e agir. Por fim, a escrita me parece uma possível continuação da sessão de APP.
Palavras-chave
escrita, subjetividade, instituição, irracional
L’APP, et après ? Le point de vue de l’exposant
« Tout ce qui branle ne tombe pas. »
Montaigne
Dans cet écrit je ne reviens pas sur les enjeux de l’APP (clarification d’une identité professionnelle, montée en compétences…), ni même sur les modalités (différentes étapes du protocole, charte éthique…). Je veux me focaliser sur les effets de l’APP, une fois la séance finie, en ne parlant que de moi. C’est-à-dire que mon témoignage est résolument subjectif et non-scientifique. Que me fait l’APP après ? Ou plutôt qu’est-ce qu’une séance d’APP (méthode Robo) produit en moi ?
Ce faisant, cela me permet de négliger un peu l’interdiction de reparler du contenu d’un atelier après celui-ci, car ce que je vais livrer me concerne. Je ne viole aucune autre obligation de confidentialité que celle qui me lie éventuellement à moi-même. De plus, comme j’ancre mon propos dans le récit d’une séance d’APP qui a eu lieu hier, et où j’étais l’exposante, l’objectif est ici de mettre en évidence les premiers effets que l’APP peut produire, sitôt le cercle dissous. Bref, je me situe dans l’après-coup immédiat d’un atelier. La réflexion, en plus d’être partiale, est réellement partielle, car située dans le temps.
Je suis personnel de direction d’un établissement scolaire public. Le titre de la situation évoquée hier en APP était : « Entretien foiré avec la DASEN ». Dans ma fonction, la DASEN[1] est ma supérieure hiérarchique directe. J’ai évoqué hier, lors de cette séance où j’étais l’exposante, un échange avec ma supérieure hiérarchique directe que j’ai très mal vécu et qui m’a laissé une impression forte d’incompétence. Pour le dire crûment, en sortant de cet entretien, je me sentais nulle et désavouée. Les propos que je retranscris sont majoritairement extraits de cet atelier. Je les rapporte de mémoire, aucun enregistrement de la séance n’ayant été réalisé. Enfin, les membres du cercle avec qui je pratique, constituent un collectif appelé C.A.R.E.[2] C’est devant ce collectif que j’ai exposé la situation en question.
En qualité d’exposante ou de participante, j’ai souvent remarqué que certaines évidences m’apparaissent seulement une fois la séance finie. Je ne les ai pas perçues sur le moment. Pourtant, sortie du contexte de la séance, leur netteté me frappe. C’est donc bien que l’APP peut connaître un prolongement intérieur, quand la séance collective est finie.
L’APP, quelles résonances et quels échos à court terme ?
Audace
Si je m’autorise une telle subjectivité, c’est que l’APP pousse jusqu’à ses limites les plus extrêmes la notion de subjectivité. Le groupe découvre, puis questionne pour mieux comprendre, enfin livre des hypothèses et remonte à la source des pensées et des actes de l’individu qui expose sa situation professionnelle. Combien de fois dans une séance ai-je eu le sentiment que tout était permis, c’est-à-dire que la sincérité et l’intensité du moment, la qualité de l’écoute et les silences du groupe offraient la possibilité d’entrer dans un espace interstitiel de la conscience où des choses se jouent qui ne sont pourtant jamais exposées au grand jour, mais que voilà… aujourd’hui dans cet atelier, tout est réuni… C’est le moment de le faire : poussons la porte de ce qui n’est jamais proféré ni partagé ! Cela vaut pour l’exposant comme pour chacun des intervenants.
Mon groupe d’analyse, le C.A.R.E., je le vis d’abord comme un espace collectif de désinhibition.
D’ailleurs, je remarque que souvent dans une séance, quand j’émets une hypothèse, je me lance, j’improvise et j’entoure de précautions oratoires cette « sortie ». « Dans cette situation j’émets l’hypothèse… qui n’est pas claire encore pour moi… qui n’est pas une intuition, que j’essaie de la formuler pour vous, là devant vous, … »
De la même façon, je me souviens qu’hier, alors que j’étais l’exposante de la situation, j’ai dit : « C’était peut-être une interprétation », « Ce n’est sûrement qu’un délire, mais sur le moment je l’ai perçu comme ça ».
Je ne me serais pas permis de telles formulations en dehors d’un tel atelier. Explorer une subjectivité, approfondir une introspection, expérimenter in vivo une conscientisation, voire tenter une extrapolation… Tout cela ne peut se faire que si, dans l’APP, la parole accepte de se frotter à du non-dit et envisage d’aller faire un petit tour du côté de l’irrationnel. Nous sortons des sentiers battus de la conversation ordinaire et empruntons délibérément le chemin de l’insolite.
Absurde
Dans le déroulé de la séance, peuvent être suggérées des hypothèses incongrues, saugrenues, humoristiques, ou décalées. Elles ont pour effet immédiat de dédramatiser, de mettre à distance les émotions quand celles-ci envahissent l’exposant. En somme, il s’agit de réintroduire de la légèreté. Pourtant, je pense qu’elles sont beaucoup plus que cela. Certes, elles paraissent fantaisistes ou fantasques, mais elles ne le sont pas. C’est plutôt le cadre dans lequel elles vont éclore qui est en lui-même insolite. Et ces hypothèses nous renvoient à cette incongruité-là.
Elles sonnent comme un contrepoint qui suggère que l’espace qui les a générées est un dispositif purement factice. À quel autre moment de la vie se réunit-on de manière volontaire et spontanée pour parler, mais en se donnant des règles ? Pour échanger librement, mais en respectant un cadre éthique fort ? Pour délibérer ensemble, mais sous la supervision expresse d’un animateur ? Et à quel autre moment fait-on ce qu’on appelle un « temps méta », un retour sur ce qu’on vient de se dire et sur ce que ça a provoqué en nous ? Tout cela est bien étrange.
L’APP a un côté artificiel, non ordinaire, en un mot « absurde », que j’apprécie.
Bien sûr le groupe, c’est souvent le lieu où la parole se lâche. Dans l’APP aussi on se désinhibe, mais le cadre éthique y est tellement contraint (confidentialité, volontariat, bienveillance, non-jugement) que l’effet n’est pas du tout le même.
Exemples :
Hier dans la phase d’élucidation :
« Ferme les yeux, peux-tu me dire comment était habillée la DASEN ?
-Elle portait une veste de couleur vert bouteille ».
Dans la phase d’hypothèses :
« J’émets l’hypothèse que le vert bouteille ne va pas à tout le monde ».
« J’émets l’hypothèse que le vert bouteille invite à ouvrir une bonne bouteille ».
Les mots sont là pour déclencher le sourire. Ils viennent détendre une atmosphère lourde et parfois douloureuse. Ils font redescendre la pression. Mais ce qu’ils indiquent aussi, c’est qu’avant eux, la parole est allée loin, qu’ont été dites des choses inédites. Au lieu d’être en eux-mêmes bizarres, ils rappellent que ce qui se passe ici-et-maintenant (et depuis le début) dans cet atelier, c’est vraiment très bizarre !
On pourrait dire la même chose des silences. Autorisés, voire valorisés dans l’APP, ils sont la preuve que la parole y a un statut différent des échanges collectifs quotidiens, où les silences sont sources de gêne. Leur rôle est de souligner que nous sommes là dans une bulle, dans un ailleurs, dans un au-delà.
Folie douce
Le monde professionnel n’est pas franchement celui où l’intime a sa place. Mais dans l’APP on accorde une valeur à tout un espace subjectif irrationnel : émotions, langage non verbal, interprétation, voire inconscient et rêve… L’effet de la parole (cadrée, éthique) en APP est vraisemblablement en rapport avec cela aussi : mettre du rationnel dans l’irrationnel, neutraliser les processus invisibles de déconstruction du lien entre individu et travail. Et les reconstruire.
Mais pour cela, il faut pouvoir expérimenter un peu la « folie » de l’autre, son intériorité la plus stricte. J’ai dit hier dans la phase de « temps méta » que j’avais eu le sentiment de « me mettre à nu » en exposant ma situation et en répondant aux questions. Dans le cercle, il y avait des gens que je voyais pour la première fois et à qui j’ai dévoilé des choses pourtant très personnelles. D’où vient cette capacité soudaine à m’exhiber ainsi ?
Le cercle protecteur est un espace qui favorise la désinhibition. Audace, insolite, irrationnel et même absurde y ont droit de Cité. L’exhibition en est le nécessaire corollaire. Comme la parole est très cadrée, ce qui se passe pendant la séance est à la fois normé et hors norme. Le sujet peut aller jusqu’au bout de ce qui le perturbe car le groupe est le garde-fou de son exploration intime. Le cercle encourage la parole et neutralise les effets négatifs de la prise de risque. Sans cela, pas de découvertes possibles pour l’exposant.
Projection
Tiens… Ce matin je me rends compte que ce n’était pas la DASEN qui portait une veste vert bouteille le jour de « l’entretien foiré », mais moi. À y repenser, je crois maintenant que ma supérieure hiérarchique était plutôt couverte d’un pull à col cheminée bordeaux.
Pourquoi est-ce que j’ai projeté mon habit sur elle ? Pourquoi ai-je donné à voir au groupe quelque chose qui n’était pas exact ? Qu’est-ce que cela signifie ? Que la personne que j’ai perçue négativement ce jour-là (celle colorée de vert bouteille), c’était moi et non elle ? Que ce n’est pas ma supérieure qui m’a blessée (lors de cet entretien raté), mais plutôt moi-même qui me suis déçue ? Ou que je me projette en DASEN par une sorte d’ambition inconsciente et inavouée ? … Cela fait écho à des remarques entendues hier dans le cercle.
Dans la phase d’élucidation :
« Peux-tu nous décrire comment ça s’est passé avant le rendez-vous ?
-En arrivant dans les locaux de la DSDEN[3], je me suis dit que c’était étrange que les bureaux des chefs soient au dernier et 4ème étage. Ils ne pourraient pas plutôt être au rez-de-chaussée simplement, derrière la loge de l’accueil ? Après, je suis montée et j’ai attendu dans une petite salle tout en haut du bâtiment avec une vue imprenable sur le lycée d’en face. Il faisait clair et beau ce matin-là ».
Dans la phase d’hypothèses :
« Dans cette situation j’émets l’hypothèse que l’exposante devrait passer le concours d’IA-IPR EVS[4] pour devenir elle-même DASEN ».
Dans cette situation, j’émets l’hypothèse que l’exposante aimerait bien avoir un beau bureau au 4ème étage de la DSDEN, avec des étagères boisées et une vue imprenable sur le lycée d’en face ».
C’est drôle parce qu’en effet un de mes rêves (objectif ou fantasme ?) serait d’être plus tard IA-IPR EVS, non pas pour être DASEN, mais pour aller apaiser les situations de tension en établissement. Je n’ai pas évoqué cette ambition devant le groupe hier pour autant.
Quand j’ai exposé, je me souviens avoir eu cette pensée de derrière : « J’apprécierai un DASEN qui placerait son bureau au rez-de-chaussée derrière l’accueil. Ce serait un vrai message d’humilité ». Est-ce que ça veut dire que si j’étais DASEN, je me refuserais d’être cette DASEN-là, celle que j’ai vue le jour de l’entretien, et que je revendique une autre façon d’être une supérieure hiérarchique (pour moi comme pour les autres) ? Est-ce que cela, les membres de l’atelier l’ont perçu ?
« Dans cette situation j’émets l’hypothèse que l’exposante n’a pas trouvé en la DASEN la personne qu’elle comptait rencontrer et que l’entretien a foiré parce que la rencontre espérée n’a pas eu lieu ». Cette hypothèse n’est pas venue hier. Elle résonne subitement en moi aujourd’hui.
Ce que j’ai projeté dans mon exposé pour les autres, et ce que le collectif m’a donné à voir de moi-même et que je ne voyais pas jusque-là, c’est bien cela : le rêve qu’une autre gouvernance est possible.
Pour tenter une synthèse, je pourrais dire que l’APP verbalise et rend visible un fantasme individuel, ou qu’il projette sur grand écran un impensé personnel.
Réparation
Entendu et dit hier :
« J’émets l’hypothèse que la DASEN à force d’être au 4ème étage se prend pour Dieu ! »
« Si tu devais associer la DASEN à un personnage de film, ce serait qui ?
– C’est très méchant ce que je vais dire : ce serait la mère d’Anthony Perkins dans Psychose. C’est vraiment méchant ».
J’ai réalisé en sortant de l’atelier que si j’avais pensé à cet exemple cinématographique, ce n’était pas tellement pour le personnage de la mère en soi, mais surtout pour une scène précise du film : la découverte de son cadavre empaillé dans la cave de la maison. Je n’étais pas vraiment hantée par un personnage (la mère), mais davantage par un lieu (la cave). C’est-à-dire que je faisais inconsciemment redescendre mon interlocutrice de son 4ème étage glorieux et lumineux à la DSDEN, pour la dégringoler jusque dans les soubassements les plus sombres de mon axiologie personnelle. La cave : là où on cache, là où l’on range, ce dont on ne peut pas se séparer, mais qui n’a aucune utilité immédiate.
Dans tous les sens du terme, j’ai « remis à sa place » l’incident dont j’ai parlé ce jour-là. De traumatisme qu’il était, il est devenu micro-événement grâce au processus d’analyse de l’atelier. Il sera toujours là dans ma mémoire, mais sa nocivité est désormais très réduite et bien contrôlée. Je peux vivre avec. Je l’ai assimilé. En d’autres termes, l’incident est stocké.
Comme le personnage d’Anthony Perkins, libre à moi de positionner à nouveau la DASEN à sa fenêtre du 4ème étage où son ombre projetée continuera de m’effrayer. Ou de la laisser, et pour longtemps, dans la cave de mes pensées.
Ainsi par leurs questions, les membres du cercle m’ont permis de survivre à un microtraumatisme professionnel. Ils m’ont aidée à reprendre du pouvoir de penser et donc d’agir.
Pour conclure, je pense que si nous subissons des blessures professionnelles, alors l’APP accélère le processus de cicatrisation. Le cercle aide à faire peau neuve plus vite, car ce qui s’y joue est de l’ordre de la réparation symbolique.
Désir
J’expose encore une idée très personnelle, mais en laquelle je crois beaucoup. Et depuis la première heure, disons depuis mon premier atelier d’APP.
Dans mon univers professionnel, le Service Public d’Education, l’Education Nationale, dans ce grand collectif hérité de l’histoire qu’on appelle le système scolaire français, je me suis souvent demandé : « l’Institution » au juste, qu’est-ce que c’est ? « L’Institution », au fond, qui c’est ?
Est-ce mon N+1 (la DASEN justement), ou mes N+2, N+3… l’ensemble des individus qui composent la lourde bureaucratie de notre Ministère (c’est-à-dire la centrale, la technostructure) ? Ou alors est-ce le système dans sa globalité ? J’ai vraiment du mal à identifier qui est mon Institution, mais je sais bien qu’au final, ce ne sont pas seulement des cases ordonnancées dans un bel organigramme, ni même encore des bureaux centralisés dans un Ministère parisien. Non, ce sont des personnes.
Et je devine aussi que ce sont des individus qui sont loin de moi. On ne se mélange pas. On pourrait dire qu’on ne se côtoie que très rarement, l’Institution et moi. On s’évite.
En tous cas, l’Institution, c’est aussi un collectif. Et je crois au collectif. Or celui-ci est un collectif qui réglemente, donne à chacun des objectifs et des modalités de travail, qui contrôle, qui évalue ? Et dans ce cadre aussi, c’est un collectif qui fait mal parfois. D’ailleurs, quand on a à se plaindre, quand quelque chose ne va pas, je remarque que c’est souvent la faute de l’Institution. Il faut dire qu’elle a bon dos ! On n’en parle que pour lui faire grief. Elle existe surtout comme destinataire de nos récriminations.
Dans le cercle du C.A.R.E., le collectif est à l’opposé de cela : un collectif ouvert, chaleureux, et bienveillant. Un cercle proche. Un groupe d’appartenance choisi. Il s’intéresse de près à une situation professionnelle, qu’il va essayer d’analyser et de comprendre. Le temps d’un atelier, il accueille un individu, porte sa parole, offre un réconfort, suggère un chemin et initie de nouvelles certitudes.
En cela le groupe est un collectif qui ré-assoit, réassure un professionnel qui a besoin d’un retour sur lui, sur sa pratique et ses engagements, et qui se voit conforté dans ce qu’il est et dans ce qu’il fait par le regard de ses pairs et de ses collègues. Bref, le groupe lui donne le regard, l’écoute et le feed-back que l’Institution ne lui donne pas. Ou peu. Ou mal.
Le cercle permet donc à un professionnel d’exister individuellement dans un univers institutionnel où les personnes ont le sentiment d’être traitées de manière anonyme, en tant que simples agents.
Le C.A.R.E. pourrait donc être pour moi le visage de l’Institution. Mais une institution soutenante et bienveillante, qui donne sa place à l’humain. Une institution créée collectivement, car elle nous manque quand nous en avons besoin.
« Dans cette situation, j’émets l’hypothèse que l’exposante aurait dû le soir même en parler à ses amis ».
C’est une phrase que j’ai entendue hier. Il me semble pourtant que non. Expliquons. Si je n’en ai pas parlé à des amis, c’est parce que j’attendais une séance d’APP pour m’en ouvrir. Autrement dit, il n’y avait qu’en APP où je pouvais en parler. C’est ce cercle-là que je désirais.
Qu’est-ce que cela signifie, hormis le fait que je pressentais que c’était la seule configuration capable de m’offrir le retour adéquat sur cette situation ? Une situation où j’évoquais un malaise avec ma supérieure hiérarchique directe. Je suis venue chercher le C.A.R.E. sur ce cas précisément, parce que c’était l’unique collectif pour moi apte à suppléer l’Institution.
Si la DASEN est un des visages de l’Institution, alors le C.A.R.E. en est un autre. Plus séduisant.
Un collectif qui répare ce qu’un autre collectif (l’Institution) a blessé. Un collectif qui réinstitue un professionnel en souffrance.
Ce matin m’est apparue une hypothèse que je n’ai pas entendue, mais que j’aurais pu formuler :
« Dans cette situation, j’émets l’hypothèse que l’exposante attendrait de l’Institution qu’elle porte sur elle le même regard attentif et bienveillant que celui qu’elle porte sur les élèves fragiles de son collège ».
Pour les élèves, pour les profs, j’incarne aussi cette Institution. Je ne dois pas l’oublier. Mais quelle Institution ai-je envie d’être ?
Si l’individu ne peut pas exister sans le collectif, et s’il est parfois soumis à un collectif professionnel qui le maltraite, alors l’atelier d’analyses de pratiques professionnelles apparaît au contraire comme un collectif professionnel désiré et réconfortant.
Écriture
Ce matin après la séance d’hier, j’écris. Et l’écriture vient de manière fluide et spontanée. Je remarque par ailleurs que depuis que je participe à des ateliers d’APP, j’ai pris l’habitude de noter en deux, trois, maximum quatre lignes, ce que je retiens d’une séance qui vient d’avoir lieu. L’écriture est chez moi le prolongement premier de l’APP. C’est ce qui vient immédiatement et naturellement après une séance.
Pour autant écriture et APP me semblent de natures opposées, voire inconciliables :
| APP | Écriture |
| Collective | Solitaire |
| Close sur elle-même, on ne reparle pas du contenu d’une séance | Ouverte à toutes les lectures et relectures possibles |
| Parole vivante, spontanée, interactive | Lettre morte, parole figée |
Tableau 1. Différences de modalités entre séance d’APP et écriture sur l’APP
Comment les articuler ? Après ces lignes, au-delà de cet écrit, et en rien avec la situation que j’ai évoquée hier, viendront d’autres changements, peut-être aussi des actes, induits par la séance. Ils se verront dans le temps. Peut-être solliciterai-je à nouveau la DASEN ? Peut-être donnerai-je une suite à notre entretien ? Peut-être m’affirmerai-je davantage au sein de ma hiérarchie ? Ou modifierai-je ma manière d’être une supérieure ? Je ne sais pas encore. Mais déjà, je constate ce premier changement produit en moi par la séance : j’ai écrit. L’écriture est un « après » de l’APP.
Le risque que je vois, c’est celui de travestir. De réécrire la séance. Ce qui est passé est passé. Je ne peux revenir dessus sans manquer d’intervenir. La limite à l’écriture est aussi là.
| APP | Écriture |
| Contrainte, cadrée | Libre, déliée |
| Cherche l’authenticité d’une subjectivité qui se donne à voir et à entendre dans l’instant | Peut truquer, tronquer, maquiller (apprêter) la réalité passée |
Tableau 2. Différences de visées entre séance d’APP et écriture sur l’APP
Alors l’écriture… après ou « apprêt » de l’APP ?
Ébranlement
Au début de mon propos, je partais d’une remarque : l’APP peut connaître un prolongement intérieur, une fois la séance collective finie. Ce que j’ai montré ici, c’est que le prolongement intérieur est d’abord celui d’un questionnement renouvelé.
En effet, la piste que la séance d’hier a inaugurée en moi continue de tracer son sillon. Nouvelles réponses. Mais surtout nouvelles hypothèses et nouvelles questions. Car si je remonte la trace des problématiques élaborées pendant et après la séance, je suis passée de « Quelle place pour l’humain dans le système ? » à « Comment vivre professionnellement avec nos blessures ? » (ça s’était hier, c’est ce que j’ai livré au groupe), puis j’ai cheminé de « Quelle hiérarchie est-ce que je souhaite ? » à « Quelle hiérarchie ai-je envie d’incarner ? » (ça c’est pour aujourd’hui, ce que je découvre maintenant que je suis seule). Une sorte de fil rouge problématisant se poursuit en moi et se poursuivra longtemps encore, puisqu’il touche à cela : mon identité professionnelle.
Le premier effet immédiat de l’atelier est par conséquent de mettre en place une dynamique d’introspection et d’interrogation chez un sujet professionnel. Ce qui l’a rendue possible, c’est le travail opéré avec le collectif au sein du cadre très réglementé qu’est l’APP.
Grâce aux vertus du cercle, la parole s’est libérée, le fantasme a pris corps, les statues sont tombées, la réparation symbolique a eu lieu, le désir est revenu.
L’exposant retrouve alors le pouvoir de penser. Et donc d’agir. Il reconsidère sa situation. Il se remet en chemin. Autrefois (du temps du philosophe Montaigne), on aurait dit, il « se remet en branle ». Au figuré « mettre en branle », c’est donner l’impulsion initiale et « se mettre en branle », c’est commencer à bouger.
Certes les effets de l’APP sont ceux de la parole, volubile et volatile, et ces échos et résonances sont d’abord purement intérieurs. La transformation n’est pas visible.
Pour autant, ces quelques pages matérialisent déjà une réflexion. En voici un effet tangible et bien réel ! Observons si d’autres gestes ou actes viennent.
Conclusion
En relisant cet article, longtemps après l’avoir écrit, je m’aperçois qu’il a modelé en quelque sorte ma réflexion sur l’APP.
D’abord, le cadre offert par le cercle de parole m’apparaît toujours comme un espace-temps très singulier, dont les différents objets méritent d’être étudiés pour eux-mêmes : valeur des mots, place du silence, prédominance de la subjectivité, accueil de l’émotion, irruption de l’irrationnel, force du groupe, suspension du temps, rôle des corps…
Dans chaque cercle, il y a une sorte de magie qui opère. Mais pourquoi ? Et comment ? Il me semble qu’on n’en aura jamais fini d’élucider ce mystère. Pour moi, ce matin-là, le miracle qui s’est produit tient à ce que la séance m’a sortie du découragement.
En allant le plus loin possible dans l’expression de ce que j’avais ressenti, un dégoût moral appréhendé de manière inconsciente, j’ai considéré autrement la situation qui me bloquait. J’ai ouvert les yeux sur mes peurs et entrevu mes désirs cachés. Si je suis entrée dans le cercle avec une certitude (« Je veux quitter ce métier ! »), j’en suis ressortie avec un questionnement (« Comment vais-je continuer à l’exercer ce métier du mieux que je peux ? »). C’est ce questionnement, initié par la séance et prolongé au-delà, qui m’a remise en mouvement.
Aujourd’hui, je suis toujours chef d’établissement. J’éprouve beaucoup de joie au quotidien dans l’exercice de ce métier. Je n’ai pas passé le concours, mais j’ai continué à écrire. Je pratique l’APP au sein du C.A.R.E. et j’anime différents cercles en académie au nom de ce collectif.
Ensuite la puissance ré-instituante de l’atelier est une autre dimension de l’APP qui continue de m’interroger. Pour un professionnel engagé, se sentir membre d’un groupe d’appartenance est une condition sine qua non de son épanouissement et de son développement professionnel. Le groupe d’APP est un groupe d’appartenance puissant, car choisi. Pour autant, alors que dans cet écrit le collectif du C.A.R.E et la hiérarchie incarnée par la DASEN m’apparaissaient comme deux institutions opposées, qui agissaient pour ainsi dire l’une contre l’autre, l’APP réparant ce que l’administration détruit, je pense maintenant que ces deux artefacts sociaux doivent être saisis dans leur complémentarité.
Cette grande Institution qu’est l’Education Nationale gagnerait à reconnaître la puissance des petits collectifs professionnels et à promouvoir beaucoup plus qu’elle ne le fait actuellement, les groupes d’analyses de pratiques, car ils sont aussi -et avant tout- des espaces de régulation.
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Notes
[1]DASEN : Directeur Académique des Services de l’Education Nationale, en charge notamment de l’évaluation des chefs d’établissements scolaires
[2]C.A.R.E. : Collectif Apprenant Réflexif et Engagé
[3] DSDEN : direction des services départementaux de l’éducation nationale.
[4] Les IA-IPR EVS, ou Inspecteurs d’Académie, Inspecteurs Pédagogiques Régionaux Établissement et Vie Scolaire veillent à la qualité de l’enseignement et de la vie scolaire dans les établissements ; ils jouent également un rôle de conseillers auprès du recteur. Leurs bureaux sont au Rectorat.
