Collectif

Avec les contributions de Rachel Aubert, Stéphanie Boissier, Blandine Bousquet, Pierre Cieutat, Laurent Lebrun et Marc Thiébaud

 

Résumé

Ce texte présente des témoignages recueillis durant un échange qui a été enregistré puis retranscrit. Les expériences et réflexions relatées par des animateurs et animatrices de groupes d’analyses de pratiques professionnelles (APP) portent notamment sur les bénéfices et les difficultés observés dans les séances effectuées par Visio. Des hypothèses sont formulées concernant les avantages que certain.e.s participant.e.s peuvent y trouver. Diverses manières d’ajuster le déroulement des séances en visio sont par ailleurs évoquées.

Mots-clés 

visioconférence, distance, animation, communication, émotion

Catégorie d’article 

Témoignage

Référencement 

Collectif (2020). Partage d’expériences dans l’animation de groupes d’analyses de pratiques professionnelles durant la pandémie. In Revue de l’analyse de pratiques professionnelles, No 20, pp. 20-30.  http://www.analysedepratique.org/?p=4585.

 


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Sharing experiences in facilitating professional practice analysis groups during the pandemic

Abstract

This text presents testimonies collected during an exchange that was recorded and then transcribed. The experiences and reflections recounted by facilitators of professional practice analysis groups relate in particular the benefits and difficulties observed in the sessions conducted by videoconference. Hypotheses are formulated concerning the advantages that some participants may find in the process. Various ways of adjusting the course of the videoconference sessions are also discussed.

Keywords

videoconferencing, distance, animation, communication, emotion


 

Les témoignages présentés ci-après ont été partagés lors d’un échange qui a eu lieu en mars 2021 suite à un appel à contributions effectué un an après le début de la pandémie. L’échange s’est déroulé par visio sur une durée de 45 minutes et a été enregistré puis retranscrit.

Ce texte présente une diversité de vécus en lien avec l’animation de séances d’analyse de pratiques professionnelles (APP) en présentiel et à distance durant la pandémie. Les contributeurs et contributrices ont souhaité conserver la chronologie de l’échange et la spontanéité des paroles partagées. Les sous-titres ont été ajoutés ultérieurement.

Ont participé à l’échange :

Rachel Aubert, coach, consultante & formatrice, Paris
rachelaubert@hotmail.com

Stéphanie Boissier, consultante, formatrice, coach, Lozère
contact@boissieraccpro.fr

Blandine Bousquet, coach et superviseure, Le Mans
b.l.bousquet@wanadoo.fr

Pierre Cieutat, formateur, Montpellier
pierre.cieutat@gmail.com

Laurent Lebrun, coach certifié, intervenant en analyse des pratiques professionnelles,
Région Normandie
laurent.lebrun27@gmail.com

Marc Thiébaud, spécialiste de l’accompagnement et de l’animation de groupe, Suisse
thiebaud@formaction.ch

 

En présentiel ou à distance, qu’est-ce qui est vécu comme le plus exigeant ?

Laurent

Si j’ai bien compris, Rachel, il t’est arrivé de réduire un peu le prix de ta prestation lorsque tu animes une APP à distance. Sur quoi est-ce que tu t’es basée pour en réduire le prix ?

Rachel

Je me suis dit que cela me demande moins de temps, j’ai souvent au moins deux heures de déplacement. Je me sentais mal à l’aise avec le fait de demander le même tarif alors que je ne viens pas jusqu’à eux.

Marc

Je trouve intéressant de se demander si c’est plus lourd ou moins lourd, si cela demande plus de travail ou moins travail de faire à distance plutôt qu’en présentiel. C’est une question sur laquelle je n’arrive pas vraiment à me prononcer. Le déplacement est moindre, c’est sûr, mais il n’y a pas que cela, et cela varie d’un groupe à l’autre.

Stéphanie

Pour moi, c’est l’idée que cela demande un travail d’attention soutenue, c’est une charge pour moi au niveau visio. Cela ne justifie donc pas de diminuer le prix à mon avis, au contraire.

Pierre

Je ferais une différence. Dans les groupes qui fonctionnent, je n’ai pratiquement rien changé. En revanche, dans les nouveaux groupes, j’ai dû changer des choses sur l’entrée en matière et il a fallu que j’organise un peu autrement la première séance.

Rachel

En ce qui me concerne, c’est plus d’énergie, beaucoup plus d’énergie durant la séance, plus fatiguant, mais je peux m’épargner la fatigue de déplacement, je reste chez moi. Par ailleurs, réduire un peu le prix, c’était aussi ma participation aux difficultés actuelles, cela me semblait juste intellectuellement de faire un pas vers eux pour maintenir des séances là où il y en avait besoin, cela avait du sens. En revanche, si je prends un nouveau groupe, je veux avoir rencontré les gens avant au moins une fois, afin que je puisse être reliée avec eux. Donc je n’accepte la distance que pour une deuxième séance.

Pierre

Cette question du prix nous oblige à nous demander quelle est notre plus-value, comment on se fait payer et pour quoi. Est-ce que la pénibilité rentre dans le prix ? Est-ce que je me fais davantage payer parce que cela demande beaucoup d’attention ? Est-ce que je me fais moins payer parce que c’est plus confortable de rester chez moi ?

Laurent

Je me suis aussi posé cette question. Au début j’ai fait en sorte de pouvoir continuer à travailler en présentiel autant que possible et je n’ai pas eu beaucoup d’expériences à distance. Je ne me suis pas trop posé la question du prix. La distance de déplacement ne rentre généralement pas en compte (parfois, j’ai peu de déplacement et d’autres fois davantage et le tout s’équilibre en principe). Ma valeur au fond est la même en présentiel ou à distance. Mais j’adhérerais facilement à l’idée que cela soit un peu majoré sur le plan financier (même si je ne le demanderais pas). En effet, je te rejoins, Stéphanie, l’attention demandée n’est pas la même, la présence requise est plus grande, c’est pourquoi je ressens plus de fatigue en distanciel. Par ailleurs, cela m’a demandé de me sensibiliser à ces outils de visio, de faire un apprentissage, ce qui a nécessité du temps. En tous les cas, personne ne m’a demandé de diminuer mon prix.

Pierre

Je pense aussi que c’est une parenthèse, le présentiel va revenir. On peut tenir ainsi sans changer les règles en estimant que l’on va retrouver le présentiel dès que possible.

Marc

Pas de changement de prix pour moi. Il faut dire que le travail à distance a été très ponctuel. Une fois environ dans chaque groupe, au moment où on nous a demandé de faire un effort pour limiter la propagation du virus, mais dans l’idée que l’on reprendrait ensuite le présentiel.

Faire une première séance d’APP à distance avec un nouveau groupe ?

Marc

Par rapport à une première séance à distance, je me rends compte que je suis devenu plus souple aujourd’hui, je n’imaginais pas faire une première rencontre à distance avec un groupe que je n’avais encore jamais vu en présentiel. Or j’ai dû le faire une fois sans que cela ne pose véritablement de problème. Mais ici, en Suisse, cela n’a généralement pas été nécessaire. Par exemple, je travaille dans une institution qui a accordé une dérogation pour le présentiel, mais seulement pour la première séance d’analyse de pratiques. La deuxième rencontre a dû se faire à distance. Cette institution a bien compris l’importance de la première séance durant laquelle se fait la constitution du groupe.

Pierre

Je me suis retrouvé avec un groupe qui n’avait que deux séances prévues cette année. On a dû reporter celle de novembre, parce que c’était fermé ici. Puis la séance n’a pas pu avoir lieu à nouveau en janvier, pour la même raison et on s’est demandé si on allait pouvoir encore reporter la rencontre ou devoir tout annuler vu les emplois du temps contraints. A force de reporter des séances, on se retrouve avec des agendas très serrés, avec le fait en plus que nous étions trois à intervenir en parallèle. Donc on s’est dit qu’il était plus important que les participants découvrent l’analyse de pratiques et on a accepté de faire une première séance à distance.

Marc

Est-ce qu’ils se connaissaient entre eux ?

Pierre

Non, pas pour la plupart d’entre eux, certains avaient juste eu quelques cours en distanciel ensemble.

Marc

Merci. Cela peut faire une différence.

Rachel

Comment tu t’y es pris pour cette première séance à distance ?

Pierre

On a essayé de passer davantage par l’écrit. On a décomposé les étapes beaucoup plus précisément que d’habitude. Ainsi, ils étaient 15, ils ont commencé par écrire tous une situation de leur côté. Puis je me suis servi de Google Docs pour leur demander de partager leur écrit. Ils l’ont copié sur le document partagé qui est devenu comme une banque de situations. Puis on a passé en revue chaque situation (certains ont dû l’exposer oralement en raison de problèmes techniques). On les a donc lues. Ensuite, j’ai demandé à chacun de choisir une des situations et d’écrire juste en dessous ce qui posait, selon eux, problème là-dedans. Il est apparu que derrière la situation, il pouvait y avoir plusieurs problèmes différents et donc que c’est bien la personne qui présente la situation qui doit pouvoir dire ce qui lui fait problème. Cela a été surprenant et très formateur.

Stéphanie

Est-ce que les deux personnes qui sont avec toi ont fait le même type d’analyse de pratiques ?

Pierre

Oui. Ces personnes voulaient initialement se servir de la technique des « Trois colonnes » proposée par Patrick Robo. En ce qui me concerne, je n’ai jamais réussi à mettre cela en place et, à distance, cela me semblait encore plus difficile. Mais c’est à partir de ce point de départ qu’on a monté ce dispositif-là.

Rachel

La séance dure de combien de temps ?

Pierre

Trois heures.

Rachel

Et c’est quoi ton objectif quand tu fais cela ?

Pierre

Mon objectif est lié au fait que souvent, les personnes ont de la difficulté à dire ce qui leur fait problème. Or pour moi, c’est quelque chose d’important, sur lequel je prends appui et je le note. On s’intéresse ainsi à ce qui fait que la personne amène cette situation et veut en parler.

Stéphanie

Cela permet donc d’aller chercher d’autres regards, dans la multi dimensionnalité ?

Pierre

Ce n’est pas exactement cela. Je prends un exemple. Ma situation, c’est : je descends à sept heures 30 du matin pour aller travailler et ma voiture ne démarre pas. Voilà ma situation. Qu’est-ce qui fait problème ? Cela peut être que je ne vais pas pouvoir aller au boulot ou que je n’ai plus d’argent pour faire réparer ma voiture chez le garagiste ou que cette voiture est celle de mon voisin etc. Le problème principal est personnel à l’exposant. Et c’est cela que j’ai voulu travailler. C’est la première fois que je l’ai fait aussi efficacement.

Marc

Comment as-tu procédé ensuite ?

Pierre

J’ai lu chaque situation avec ce qui avait été écrit en dessous comme problème supposé par un autre. Puis j’ai demandé à la personne qui avait apporté cette situation quel était le problème principal pour elle. Il s’est avéré que c’était toujours différent de ce qui avait été écrit ou il y avait plusieurs problèmes mais certains plus importants que d’autres pour celui qui l’expose. Parfois, c’était quelque chose qui n’apparaissait pas dans la situation telle qu’écrite. Et c’est à partir de cela qu’on a fait ensuite l’analyse.

Des séances à distance bénéfiques…

Laurent

Ma position a évolué entre l’année dernière et aujourd’hui. Au départ, je pensais ne jamais démarrer une APP avec un nouveau groupe à distance. Je pouvais envisager de faire connaissance avec les participants à distance, mais après, je voulais qu’il y ait au moins une séance d’APP en présentiel pour commencer. Je n’ai pas (encore) d’expérience avec un nouveau groupe qui commence à distanciel, mais j’ai vécu des séances d’APP par visio qui m’ont fait sentir qu’en distanciel, certaines personnes peuvent plus facilement s’engager dans la démarche qu’en présentiel. J’ai observé cela avec un groupe de travailleurs sociaux. Ils sont 13 et certains d’entre eux éprouvent de la difficulté pour prendre la parole quand nous sommes tous dans la même salle. Lorsque nous avons eu une séance en visio, cela été une des meilleures séances d’APP avec ce groupe en 18 mois, en termes de participation notamment, avec par ailleurs une forme de discipline qui s’est instaurée que je ne retrouve pas forcément lorsque nous sommes dans leur établissement en présentiel. Donc, je serais actuellement prêt à revoir ma position, si tout un groupe est OK pour faire une première séance d’analyse de pratiques à distance.

Marc

Comment peux-tu expliquer que cette séance ait été l’une des plus positives ?

Laurent

En fait, ce qui s’est passé, c’est qu’une personne, qui ne s’exprime pratiquement jamais s’est saisie de cette occasion pour amener quelque chose qui la préoccupe dans son rôle et sa posture, alors qu’elle ne se serait pas autorisée à le faire, je pense, si elle avait été avec ses collègues en présentiel.

Rachel

J’ai aussi beaucoup de témoignages qui vont dans ce sens-là. Il peut y avoir des gains et des pertes, mais ils ne sont pas toujours identiques pour les différent.e.s participant.e.s. J’ai des témoignages qui montrent que des personnes qui se révèlent au travers de la visio, comme si quelque chose les protège pour prendre la parole, alors qu’elles ne la prenaient pas avant. J’ai aussi, comme Laurent, constaté que dans une séance à distance, la tenue du cadre est plus facile ; finalement il y a un grand respect, on ne parle plus en même temps, il y a plus d’écoute. C’est vrai, que d’un certain point de vue, on y gagne. Mais ce n’est pas vrai pour tout le monde, cela peut être intéressant avec certains publics. J’ai aussi observé que ce qui peut être compliqué en visio, c’est qu’on a son visage en face de soi. Du coup, j’ai parfois proposé que l’on puisse chacun enlever sa propre image pour ne pas avoir son visage devant soi. Et cela a bien fonctionné.

Stéphanie

Comment as-tu fait pratiquement ?

Rachel

Tu enlèves ta vidéo. C’est une fonctionnalité qu’offre Zoom notamment.

Pierre

Je poursuis sur la question. Qu’est-ce qui fait qu’en visio, cela peut être parfois plus facile ? Effectivement, j’ai des témoignages qui montrent que les groupes interagissent différemment. Une collègue m’a dit par exemple que les personnes qui parlent à tout bout de champ en présentiel s’expriment beaucoup moins lors d’une séance à et vice versa. Cela s’explique peut-être parce que ces personnes plutôt volubiles habituellement sont déstabilisées par l’outil, alors que d’autres personnes moins à l’aise pour s’exprimer, maîtrisent mieux la technologie. Cette collègue m’a dit par exemple que dans des colloques avec des grandes équipes, elle entendait dans une visio s’exprimer des personnes qu’elle n’entendait habituellement jamais dans le grand groupe. Par ailleurs, j’ai observé que le cadre est effectivement plus simple à tenir. Il y a un effet retard au niveau de la prise de parole parfois. Au moment où l’on clique sur le micro pour s’exprimer, il peut y avoir, selon la qualité de connexion, un petit retard et il faut être plutôt assuré pour intervenir. On voit que lorsqu’on parle, les autres entendent, mais une ou deux secondes après. Cela invite les personnes à tourner 7 fois 77 fois leur langue dans leur bouche avant de parler, parce qu’il faudra une seconde de silence pour que sa parole soit reçue. Donc c’est une hypothèse : il y a un frein technologique qui fait que les personnes font plus attention au cadre qui les protège.

Ce qui manque dans les séances d’APP en visio…

Blandine

Pour moi, la visio nous prive de toute la spontanéité. Je trouve que c’est un moyen formidable quand on ne peut pas faire autrement, cela peut nous rendre service pour continuer à travailler et à garder du contact. Mais autant en individuel c’est assez aisé, autant en collectif c’est un succédané d’une rencontre : les émotions restent à l’écart, tout ce non verbal et cette complicité à l’intérieur d’un groupe ne sont plus là. Tu te prives d’un nombre d’informations très important, et de fait cela donne quelque chose d’assez poli, assez lisse. C’est vrai que pour le cadre, pour le respect de la parole de chacun, c’est bien. Mais je trouve dommage, il n’y a plus ces petites conversations, il n’y a plus ce pied dans la porte, ce qui fait qu’on est dans des rencontres, dans de l’humain, que l’on sort un mouchoir quand quelqu’un pleure, etc. Les silences sont super bizarres parce que ce ne sont pas des silences construits, c’est juste parce que ton micro déconne ou je ne sais pas quoi. Ces silences nous prennent au dépourvu. Il n’y a pas la profondeur utile du silence, ce temps de pause, de respiration. Je trouve que du point de vue de l’émotion, on se prive de beaucoup de choses. Mais je ne peux pas nier que cela a été très utile pour continuer à travailler, pour rester en lien avec les groupes et sortir de l’isolement tant pour eux que pour moi.

Pierre

Ce que dit Blandine à propos de l’émotion peut constituer une autre hypothèse. On a dit que dans certains groupes, il y a eu des changements dans les rapports, dans la dynamique de groupe. Peut-être que des personnes qui se sentent mal lorsque des émotions peuvent surgir à tout moment et les dépasser se sentent plus en sécurité et plus à l’aise pour prendre de la place dans le groupe en visio… si l’on estime, comme le dit Blandine, qu’il y a alors moins d’émotion et de connivence de groupe.

Des ajustements possibles, avec des ouvertures créatives…

Rachel

Tout à l’heure, j’ai évoqué des avantages que j’ai pu percevoir dans des séances en visio, mais cela ne va pas sans les inconvénients et je partage les propos de Blandine. Notamment, les émotions sont moins présentes. Mais il fallait continuer à travailler dans les établissements. Cela m’a questionné aussi sur les profils des participants aux APP. Ce que je propose convient à certains. Mais j’ai vu que d’autres étaient plus confortables derrière l’écran. Il n’y a peut-être pas une meilleure option dans l’absolu. Ce que je voudrais dire aussi, c’est que cela m’a permis de développer plus de créativité, de sortir d’une injonction sur la manière de faire l’APP. Oui, il y a un processus, des étapes, mais je me suis retrouvé parfois coincée. Et comme c’était compliqué, j’ai mis en place une autre méthode. Cela m’a questionnée. Je me suis dit : « Aie ! Tu ne fais pas de l’APP, c’est grave, tu es payée pour de l’APP ». Et en y repensant, j’ai vu que la finalité était respectée : que les éducateurs soient mieux dans leur basket grâce à cet accompagnement. Ce n’est pas grave si je n’ai pas pris le même chemin que d’habitude. Donc cela m’a stimulé à expérimenter d’autres façons de faire en allant vers la même finalité.

Laurent

Oui, je souscris aussi à tes propos, Blandine. Chaque fois que j’ai la possibilité, entre le présentiel et le distanciel, je privilégie le premier choix. Effectivement, la rencontre peut se faire à travers l’écran, mais elle se fait surtout dans la présence. En revanche, j’ai fait une grande découverte : je peux faire un travail de qualité à travers l’écran. J’accompagne des gens qui sont éparpillés en France et ce sont des gens que je n’aurais jamais rencontrés si je n’avais pas eu la possibilité de le faire en distanciel.

Stéphanie

Je poursuis. Je n’ai pas d’expérience d’APP en distanciel, seulement en individuel par visio. Cela ne s’est pas fait. Concernant l’émotion, j’ai vécu beaucoup d’émotions dans un autre type de groupe, un groupe de parole. Il y avait de l’émotion, ce sont des parents que j’accompagne qui ont des enfants avec des troubles psychiques. Normalement c’est un groupement qui se retrouve en présentiel. On a fait trois séances à distance. Pour moi, l’accueil des émotions, cela dépend aussi du nombre de personnes. Des groupes de 15, comme j’ai entendu, même en présentiel, cela ne me convient pas, c’est beaucoup de personnes. En distanciel, quand le groupe est grand, c’est plus difficile. Mais dans un petit groupe, cela m’est arrivé, c’est possible. Même le silence, de pouvoir poser le silence, indépendamment d’un problème technique, c’est possible. Sinon, j’ai proposé à certains groupes des séances en visio et ils n’ont pas voulu.

Pierre

La visio, c’est un moyen, une option. Je rejoins Rachel par rapport à la question de la créativité. Si la finalité, c’est d’avoir un accompagnement des gens et notamment de travailler les émotions, il y a des limites. Mais dans le groupe dont je parlais précédemment par exemple, ce n’est pas exactement cela, c’est plutôt une expérience de la distanciation. Donc là, les limitations de l’outil ne sont pas aussi importantes. Ce n’est pas qu’il n’y ait pas d’émotions dans la réflexivité et la distanciation, mais l’objectif n’est pas l’accompagnement des personnes et en l’occurrence, certains désavantages sont compensés par d’autres avantages. La finalité va beaucoup jouer sur la manière dont on prend l’outil.

Marc

À distance, ce qui me manque et ce qui manque aux participant.e.s, c’est quelque chose qui relève moins de l’analyse de pratiques proprement dite, et davantage de l’énergie et de l’expression des affects dans le groupe. Après une APP à distance, je peux me dire que cela s’est bien passé, que les analyses furent riches, mais je ne sens généralement pas la même intensité, les mêmes émotions que celles qui ont circulé dans un cercle et qui passent beaucoup à un niveau non verbal… plus corporel… La dimension affective peut ouvrir quelque chose au fond de soi, qui ne peut pas être forcément mis en mots. Dans mes animations, j’accorde beaucoup d’importance à la dynamique du groupe. Donc, c’est plus délicat à distance, parce que le groupe tend à devenir une somme d’individus au niveau de ce que l’on peut observer à travers l’écran, on ne voit pas qui se tourne vers qui ou qui regarde qui, etc.

J’étais au début assez craintif et sceptique. Et je dois dire que mes croyances ont beaucoup changé depuis. Je n’ai pas envie de faire davantage d’APP à distance (sauf quand c’est nécessaire, qu’on se trouve à des centaines ou des milliers de kilomètres). Mais j’ai eu des expériences très positives que je n’aurais pas imaginées. Avec des groupes de personnes qui se connaissaient et qui avaient développé une grande confiance entre elles. Pour cela, il me semble important que je puisse moi-même dépasser mes craintes et me donner les moyens d’ouvrir le possible et d’ajuster le déroulement de la séance. Il en va de même pour les participant.e.s. Je pense à un groupe par exemple. En début de séance, la moitié des personnes a dit : « j’appréhende, je sens que ça va être difficile pour moi de m’exprimer ». J’ai moi aussi exprimé une appréhension. A la fin des 2 heures 30 d’APP, la totalité des participant.e.s était ébahie de ce qui s’était passé, de la richesse des vécus et des analyses. Nous avons travaillé en différents formats, d’abord deux à deux, puis en plénum, puis je me suis mis à inventer des modalités et on a fait deux sous-groupes en parallèle (je suis resté avec l’un et l’autre sous-groupe a travaillé de manière autonome). Confronté aux contraintes de la visio, dans mes animations, je cherche à rassurer et à me rassurer, à ouvrir de nouveaux chemins pour impliquer chaque participant-e ; je propose de travailler un peu différemment. On se dit que l’on va expérimenter de nouvelles modalités et que l’on verra ce que cela donne. J’ose davantage… et cela permet de nouvelles expériences. Cela me fait bouger… j’apprécie cela.

Blandine

Même si parfois j’ai eu, après de longues séances en visio, les yeux qui explosaient, je suis d’accord. Comme Laurent, j’ai pu travailler avec des gens avec qui je n’aurais pas pu travailler sans la visio et il y a eu des moments vraiment chouettes et intenses. Malgré tout, j’ai aussi été surprise de la qualité des échanges. Mais je trouve que l’on se prive d’éléments. Et c’est un peu policé, lisse, rectangulaire, personne ne se coupe la parole. Déjà que c’est souvent sérieux, l’APP, mais là, n’en parlons pas, on ne rigole pas vraiment. J’ai besoin de rire, j’ai besoin de gens qui transgressent… je suis ravie de voir durant une séance un enfant qui passe devant la caméra…

Le fils d’une participante apparaît furtivement dans le champ de sa caméra durant notre échange.

Marc

Oui, tout à fait, j’ai vu à plusieurs reprises un bébé porté dans les bras d’une participante ou un chat qui vient pointer son nez devant la caméra et cela nous fait rire…

Blandine

Il y a une découverte de l’intimité des personnes, c’est un vrai sujet. Est-ce qu’on donne à voir son chez-soi ou est-ce qu’on met une photo en fond d’écran ?

L’échange se conclut ici au terme des 45 minutes prévues.

 


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