{"id":1387,"date":"2014-09-28T00:06:12","date_gmt":"2014-09-27T23:06:12","guid":{"rendered":"http:\/\/www.analysedepratique.org\/?p=1387"},"modified":"2021-09-22T13:46:10","modified_gmt":"2021-09-22T12:46:10","slug":"le-cadre-a-lepreuve-dune-premiere-experience-danimation-danalyse-reflexive-des-pratiques","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.analysedepratique.org\/?p=1387","title":{"rendered":"Le cadre \u00e0 l\u2019\u00e9preuve d\u2019une premi\u00e8re exp\u00e9rience d\u2019animation d\u2019analyse r\u00e9flexive des pratiques"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 style=\"text-align: left;\" align=\"center\"><strong><em><strong>C\u00e9line Cochet-Darde<\/strong><\/em><\/strong><\/h3>\n<p><em>Professeure de Sciences physiques et chimiques, formatrice d\u2019enseignants d\u00e9butants &#8211; Acad\u00e9mie de Versailles<br \/>\n<a href=\"mailto:celine.darde@aliceadsl.fr\">celine.darde[arobase]aliceadsl.fr<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4><i>R\u00e9sum\u00e9<\/i><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quels sont les effets du cadre pos\u00e9 par l\u2019animateur sur le processus d\u2019une s\u00e9ance d\u2019analyse r\u00e9flexive des pratiques professionnelles\u00a0? Cet article s\u2019appuie sur une premi\u00e8re exp\u00e9rience d\u2019animation, r\u00e9alis\u00e9e dans un contexte de formation universitaire. D\u2019une part, il rappelle que le cadre pos\u00e9 est au service d\u2019une analyse permettant une mise en sens des exp\u00e9riences professionnelles. D\u2019autre part, l\u2019analyse clinique qui en r\u00e9sulte illustre comment le cadre de l\u2019animateur a permis de contenir une situation \u00e9motionnellement charg\u00e9e d\u2019affects mais formule \u00e9galement l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019un cadre bridant le processus de l\u2019analyse.<\/p>\n<h5><em>Mots-cl\u00e9s\u00a0<\/em><\/h5>\n<p>cadre, analyse r\u00e9flexive, contenance, animation, clinique<\/p>\n<h5><em>Cat\u00e9gorie d&rsquo;article\u00a0<\/em><\/h5>\n<p>Texte de r\u00e9flexion en lien avec des pratiques<\/p>\n<h5><em>R\u00e9f\u00e9rencement\u00a0<\/em><\/h5>\n<p>Cochet-Darde, C. (2014). Le cadre \u00e0 l\u2019\u00e9preuve d\u2019une premi\u00e8re exp\u00e9rience d\u2019animation d\u2019analyse r\u00e9flexive des pratiques. In <em>Revue de l\u2019analyse de pratiques professionnelles<\/em>, 4, pp. 62-74.\u00a0 http:\/\/www.analysedepratique.org\/?p=1387.<\/p>\n<hr class=\"shortcode hr light-gray\" style=\"border-width:1px;\" \/>\n<p><a href=\"http:\/\/www.analysedepratique.org\/wp-content\/uploads\/celine-cochet-darde-revue-app-octobre2014.pdf\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft\" src=\"https:\/\/www.analysedepratique.org\/wp-content\/uploads\/download-icon.png\" alt=\"download-icon\" width=\"24\" height=\"29\" \/><\/a><br \/>\n<a href=\"http:\/\/www.analysedepratique.org\/wp-content\/uploads\/celine-cochet-darde-revue-app-octobre2014.pdf\">Article en PDF<\/a> \u00a0\u00a0 \u00a0\u00a0 \u00a0 \u00a0\u00a0 \u00a0\u00a0 <a href=\"#co\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.analysedepratique.org\/wp-content\/uploads\/et-info-comment.png\" alt=\"et-info-comment\" width=\"30\" height=\"31\" \/><\/a>\u00a0<a href=\"#co\">Commentaires<\/a><br \/>\n<hr class=\"shortcode hr light-gray\" style=\"border-width:1px;\" \/>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>[toc]<\/p>\n<p><strong>Introduction<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans un contexte o\u00f9 la subjectivit\u00e9 dans le rapport au travail met \u00e0 l\u2019\u00e9preuve les professionnels, l\u2019analyse r\u00e9flexive des pratiques professionnelles (ARPP) se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre un moyen pour se lib\u00e9rer des tensions psychiques, penser son activit\u00e9 et comprendre les enjeux personnels et institutionnels des acteurs. Les modalit\u00e9s, les orientations et les dispositifs sont divers mais ont en commun la mise en place d\u2019un cadre\u00a0: il d\u00e9finit des r\u00e8gles et des postures servant \u00e0 garantir la s\u00e9curit\u00e9 psychique des participants, dont leur parole subjective. Dans tous les dispositifs, l\u2019animateur est garant du cadre. Les questions que je pose dans cet article sont les suivantes. En quoi ce cadre consiste-t-il\u00a0? Quels sont les effets du cadre pos\u00e9 par l\u2019animateur sur le processus de l\u2019analyse\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La s\u00e9ance sur laquelle je m\u2019appuierai dans cet \u00e9crit se d\u00e9roule dans le cadre de la pr\u00e9paration d\u2019un Master universitaire<sup class='footnote'><a href='#fn-1387-1' id='fnref-1387-1' onclick='return fdfootnote_show(1387)'>1<\/a><\/sup> qui accueille des professionnels des \u00ab\u00a0m\u00e9tiers de la relation\u00a0\u00bb (animateurs, enseignants, formateurs dans les champs de l\u2019\u00e9ducation, de la sant\u00e9, du milieu automobile). Je suis moi-m\u00eame enseignante dans le second degr\u00e9, formatrice d\u2019enseignants d\u00e9butants et \u00e9tudiante dans ce Master. En travaillant depuis une posture r\u00e9flexive, l\u2019expertise des \u00e9tudiants du groupe est au service de l\u2019analyse de situations de formation et de l\u2019accompagnement au changement des form\u00e9s. Apr\u00e8s une ann\u00e9e de formation o\u00f9 nous avons v\u00e9cu le dispositif en tant que narrateur ou participant, l\u2019animation \u00e9tant conduite par la formatrice de l\u2019Universit\u00e9, nous, \u00e9tudiants, sommes invit\u00e9s en deuxi\u00e8me ann\u00e9e \u00e0 \u00e9prouver les gestes professionnels \u00e0 l\u2019\u0153uvre en tant qu\u2019animateur. La formatrice est alors plac\u00e9e en qualit\u00e9 de participante. Pour la s\u00e9ance dont il est question ici, j\u2019occupe le r\u00f4le d\u2019animatrice.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avant de d\u00e9rouler l\u2019analyse, il me semble important de pr\u00e9ciser deux points. En premier lieu, le groupe est constitu\u00e9 depuis un an et demi\u00a0: j\u2019ai le sentiment qu\u2019une grande solidarit\u00e9 s\u2019est nou\u00e9e entre ses membres et que des relations de confiance et de respect sous-tendent le v\u00e9cu du groupe. Aussi, j\u2019ai la conviction que les \u00e9changes pr\u00e9c\u00e9dents nous ont permis une meilleure connaissance des divers champs professionnels, facilitant ainsi la compr\u00e9hension de contextes professionnels vari\u00e9s. Ensuite, la s\u00e9ance d\u2019ARPP d\u00e9crite ci-apr\u00e8s est la derni\u00e8re des six s\u00e9ances pr\u00e9vues dans l\u2019emploi du temps universitaire de cette seconde ann\u00e9e. Je b\u00e9n\u00e9ficie donc de l\u2019exp\u00e9rience du groupe et de la m\u00e9ta-analyse que nous avons r\u00e9alis\u00e9e apr\u00e8s chacune d\u2019entre elles. De fait, je fais d\u2019embl\u00e9e l\u2019hypoth\u00e8se que l\u2019histoire de ce groupe, en particulier en ce qui concerne les s\u00e9ances d\u2019ARPP pr\u00e9c\u00e9dentes, a influenc\u00e9 les modalit\u00e9s de questionnement, donc le processus \u00e0 l\u2019\u0153uvre, pendant la s\u00e9ance d\u00e9crite ici.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la mesure o\u00f9 cette s\u00e9ance pouvait faire l\u2019objet d\u2019un \u00e9crit r\u00e9flexif de recherche, la s\u00e9ance a \u00e9t\u00e9 enregistr\u00e9e, avec l\u2019accord des membres du groupe. Le verbatim obtenu a permis de s\u2019appuyer sur des \u00e9l\u00e9ments signifiants pour \u00e9tayer l\u2019analyse.<\/p>\n<h4 style=\"text-align: justify;\"><strong>1. De ma compr\u00e9hension du dispositif \u00e0 la mesure de l\u2019importance du cadre<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avant d\u2019entrer plus en d\u00e9tail dans l\u2019analyse de la s\u00e9ance, il me semble important d\u2019expliciter comment je comprends le dispositif d\u2019ARPP que nous utilisons et de pr\u00e9senter quelles sont mes appr\u00e9hensions et mes intentions en tant qu\u2019animatrice. En effet, le travail de pr\u00e9paration qu\u2019a n\u00e9cessit\u00e9 cette animation pose les bases du style auquel j\u2019ai aspir\u00e9 et permet de comprendre dans quel \u00e9tat d\u2019esprit j\u2019ai abord\u00e9 cette animation. En outre, il se fera l\u2019\u00e9cho de certains \u00e9l\u00e9ments que je soulignerai dans l\u2019analyse de la partie suivante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Forte des exp\u00e9riences pr\u00e9c\u00e9dentes et des \u00e9laborations du groupe r\u00e9alis\u00e9es ensuite sous le regard de la formatrice, mon travail de pr\u00e9paration consiste essentiellement \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 la question suivante\u00a0: \u00ab\u00a0O\u00f9 ma vigilance doit-elle \u00eatre pendant l\u2019animation\u00a0?\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour cela, je commence par relire le protocole avec lequel nous travaillons depuis bient\u00f4t deux ans. Il consiste en quatre \u00e9tapes.<\/p>\n<ol style=\"text-align: justify;\">\n<li>D\u2019abord, chaque participant est invit\u00e9, s\u2019il le souhaite, \u00e0 pr\u00e9senter en quelques phrases une situation professionnelle v\u00e9cue. Une situation est choisie par le groupe.<\/li>\n<li>Ensuite, celui qui devient le narrateur expose au groupe sa situation, dans un r\u00e9cit au cours duquel il peut s\u2019exprimer sans contrainte.<\/li>\n<li>La troisi\u00e8me phase consiste \u00e0 laisser le groupe poser des questions factuelles, dans le but de s\u2019informer sur la situation.<\/li>\n<li>Enfin, chaque participant peut formuler des hypoth\u00e8ses interpr\u00e9tatives, qui doivent permettre au narrateur de donner un nouveau sens aux repr\u00e9sentations initiales qu\u2019il a de sa situation.<\/li>\n<\/ol>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019analyse achev\u00e9e, une phase de probl\u00e9matisation est propos\u00e9e par l\u2019animateur, d\u2019abord vers le narrateur puis vers le groupe\u00a0: en fonction de la sensibilit\u00e9 de l\u2019animateur, elle peut porter sur les probl\u00e9matiques professionnelles que renvoie la situation, sur la fa\u00e7on dont le narrateur et les participants ont v\u00e9cu le travail d\u2019analyse ou sur la place de la subjectivit\u00e9 du narrateur dans son institution. Que l\u2019on traite des objets travaill\u00e9s, du processus d\u2019analyse ou du rapport aux institutions, j\u2019entends que cette m\u00e9ta-analyse doit permettre de provoquer une distanciation par rapport \u00e0 la situation pr\u00e9sent\u00e9e et d\u2019\u00e9clairer le groupe sur les d\u00e9placements ou les questionnements que l\u2019analyse a permis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette compr\u00e9hension m\u2019am\u00e8ne ensuite \u00e0 m\u2019interroger sur ce que le dispositif ainsi con\u00e7u doit permettre. Au regard de mes lectures, il m\u2019appara\u00eet que tout dispositif d\u2019ARPP vise \u00e0 penser et travailler sa posture professionnelle, dans un espace de parole \u00e0 la fois libre et s\u00e9curisant. Comme l\u2019\u00e9crit E. Gr\u00e9goire (2014), il ne s\u2019agit pas d\u2019un espace pour \u00e9changer des pratiques, dans lequel les professionnels partagent des outils et des techniques test\u00e9s sur le terrain. L\u2019ARPP n\u2019est pas non plus une \u00e9tude de cas, dans laquelle on analyse une probl\u00e9matique d\u2019ordre g\u00e9n\u00e9ral ou se rapportant \u00e0 une situation \u00e9trang\u00e8re au groupe. Elle ne vise donc pas la recherche d\u2019une solution. Il s\u2019agit en fait de permettre \u00e0 un professionnel, \u00e0 partir d\u2019une situation sp\u00e9cifi\u00e9e, de transformer ses repr\u00e9sentations de la situation en \u00e9clairant par les divers points de vue des membres du groupe les fonctionnements personnels et relationnels qu\u2019il a mobilis\u00e9s dans son rapport \u00e0 une situation professionnelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les postulats qui sous-tendent l\u2019ARPP sont alors bas\u00e9s sur une attitude de compr\u00e9hension de la part de l\u2019animateur et des participants, avec pour cons\u00e9quence la construction de savoirs d\u2019exp\u00e9rience (Cifali, 2014). Autrement dit, le dispositif est au service d\u2019une mise en sens des exp\u00e9riences de chacun, g\u00e9n\u00e9rant des prises de conscience sur les comp\u00e9tences convoqu\u00e9es en situation et sur les comp\u00e9tences r\u00e9flexives d\u00e9velopp\u00e9es pendant l\u2019analyse. En ce sens, je comprends d\u00e9sormais que l\u2019ARPP est un outil de production de savoirs d\u2019action et je per\u00e7ois en quoi elle constitue un levier pour la formation continue, pour des praticiens dont la subjectivit\u00e9 est sans cesse travaill\u00e9e. Or, pour sortir d\u2019une pens\u00e9e rationnelle qui place le savoir comme ext\u00e9rieur aux sujets et qui g\u00e9n\u00e8re l\u2019id\u00e9e que tout probl\u00e8me a une cause rationnelle (Giust-Desprairies, 2005), il nous faut comprendre comment le sujet utilise son savoir en situation. Le travail psychique du groupe doit permettre d\u2019\u00e9tendre l\u2019action, jusque-l\u00e0 r\u00e9fl\u00e9chie de fa\u00e7on ponctuelle en s\u2019ajustant spontan\u00e9ment \u00e0 une situation sp\u00e9cifi\u00e9e, \u00e0 une posture plus r\u00e9gul\u00e9e et surtout plus consciente du sens de chaque \u00e9l\u00e9ment (Pineau, 2013).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour revenir \u00e0 la question de la vigilance, je tiens \u00e0 souligner l\u2019importance de la posture de l\u2019animateur. En effet, pour qu\u2019une parole subjective puisse \u00eatre adress\u00e9e sans crainte, celui qui en prend le risque doit savoir que son propos sera prot\u00e9g\u00e9. Cela implique des dispositions particuli\u00e8res dans la mani\u00e8re de conduire le groupe\u00a0: pour qu\u2019un travail de distanciation puisse de se faire, la posture de l\u2019animateur, c\u2019est-\u00e0-dire sa mani\u00e8re d\u2019accueillir les \u00e9motions tout en les contenant et en ouvrant la r\u00e9flexion du groupe, n\u00e9cessite une \u00ab\u00a0intelligence partag\u00e9e\u00a0\u00bb (Cifali, 2014). Il se doit de mobiliser une \u00ab\u00a0sagesse pratique\u00a0\u00bb, convoquant sa \u00ab\u00a0pr\u00e9sence, son authenticit\u00e9, sa capacit\u00e9 d\u2019attention\u00a0\u00bb. En m\u00eame temps, son savoir doit lui permettre de \u00ab\u00a0guider le groupe tout en acceptant de se laisser surprendre par une compr\u00e9hension originale\u00a0\u00bb. Pour permettre aux participants de travailler leurs valeurs, leur rapport aux institutions, leur identit\u00e9 professionnelle, il me semble fondamental de pouvoir mettre en mots et \u00e9ventuellement transformer les repr\u00e9sentations et les probl\u00e9matiques des participants, particuli\u00e8rement celle du narrateur. Se pose alors la question suivante\u00a0: \u00ab\u00a0Comment vais-je m\u2019y prendre\u00a0?\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour ce qui est des phases de pr\u00e9sentation des situations et de probl\u00e9matisation, il s\u2019agit de reprendre des pens\u00e9es qui ne m\u2019appartiennent pas mais que j\u2019ai accept\u00e9 d\u2019\u00e9couter\u00a0: j\u2019esp\u00e8re savoir utiliser la reformulation comme outil pour renvoyer au narrateur et au groupe l\u2019id\u00e9e que leur propos ont \u00e9t\u00e9 entendus et identifi\u00e9s. Vais-je \u00eatre capable de reconna\u00eetre les objets qui encombrent le narrateur\u00a0? Vais-je \u00eatre en mesure de les nommer, pour l\u2019aider \u00e0 s\u2019en d\u00e9gager\u00a0? Vais-je savoir renvoyer des propos contenants si la situation expos\u00e9e est affect\u00e9e \u00e9motionnellement\u00a0? Concernant la phase des questions factuelles, mon appr\u00e9hension est grande. En effet, m\u00eame si le groupe est compos\u00e9 de professionnels de l\u2019accompagnement, form\u00e9s \u00e0 l\u2019analyse de pratiques, je redoute un risque que nous avons d\u00e9j\u00e0 connu\u00a0: celui que le groupe se laisse emporter par les tensions que porterait une situation trop affect\u00e9e et soit en proie \u00e0 des incompr\u00e9hensions qu\u2019il peinerait \u00e0 r\u00e9primer. J\u2019aspire \u00e0 ce que le groupe pose des questions courtes, n\u2019ayant pour but que de s\u2019\u00e9clairer sur la situation et de faciliter l\u2019acc\u00e8s \u00e0 des informations nouvelles (Clerc, 2013). Vais-je savoir soutenir la forme factuelle des questions\u00a0? Vais-je permettre au groupe de s\u2019approprier une vision objective de la situation (Clerc, 2013)\u00a0? Vais-je prot\u00e9ger le narrateur de questions inductives, empreintes d\u2019un jugement ou manifestant des incompr\u00e9hensions\u00a0? Au sujet de la phase des hypoth\u00e8ses interpr\u00e9tatives, je pense qu\u2019elle fait la richesse de l\u2019analyse, dans la mesure o\u00f9 ce sont elles qui doivent permettre de d\u00e9placer les points de vue. J\u2019essaierai donc de concentrer mon attention sur leur diversit\u00e9. En outre, pour rester dans l\u2019analyse d\u2019une pratique professionnelle en lieu et place de l\u2019analyse d\u2019une situation professionnelle, j\u2019essaierai de soutenir des hypoth\u00e8ses permettant de donner une interpr\u00e9tation sur ce qu\u2019ont fait les sujets en situation. Saurai-je rep\u00e9rer la nature des hypoth\u00e8ses\u00a0? Vais-je \u00eatre en mesure de rep\u00e9rer une nature redondante dans leur expression\u00a0? Saurai-je formuler des hypoth\u00e8ses pour ouvrir l\u2019analyse \u00e0 de nouvelles perspectives\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toutes ces questions me conduisent finalement \u00e0 penser que mon travail d\u2019animation va consister \u00e0 tenir le cadre pos\u00e9 en ARPP. La d\u00e9finition du cadre, donn\u00e9e dans le dictionnaire, renvoie \u00e0 la notion de contour, de limite. Le cadre y est identifi\u00e9 comme un objet qui \u00ab\u00a0borne et limite l\u2019action de quelqu\u2019un\u00a0\u00bb. En ce sens, je dirais qu\u2019il d\u00e9finit en ARPP les postulats, les r\u00e8gles et les objectifs donnant aux participants la conduite \u00e0 suivre. Ainsi les r\u00e8gles de confidentialit\u00e9, de non jugement, de bienveillance sans complaisance doivent \u00eatre rappel\u00e9es de mani\u00e8re explicite en d\u00e9but de s\u00e9ance (Gr\u00e9goire, 2014). Etre garant du cadre signifierait que l\u2019animateur fasse en sorte que les participants en reconnaissent les \u00e9l\u00e9ments et restent dans les limites de ce qui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9fini. Paradoxalement, la notion de cadre me renvoie \u00e9galement \u00e0 la notion d\u2019ouverture, celle d\u2019un espace de pens\u00e9e. Dans la mesure o\u00f9 l\u2019animateur n\u2019est pas vu comme un vecteur de transmission de savoirs acad\u00e9miques, il doit permettre aux participants de penser eux-m\u00eames les probl\u00e9matiques qu\u2019ils rencontrent et d\u2019op\u00e9rer un d\u00e9placement porteur de sens (Giust-Desprairies, 2005). Autrement dit, en autorisant l\u2019animateur \u00e0 \u00eatre directif sur la forme que prend l\u2019analyse et non sur le contenu, le cadre lui donnerait la possibilit\u00e9 d\u2019accompagner le groupe dans un processus de r\u00e9fl\u00e9chissement. Nous revenons \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019il doit avoir une posture ouverte et de non-influence, tout en centrant le groupe sur le travail d\u2019analyse \u00e0 r\u00e9aliser. Dans ces conditions, je rejoins E. Gr\u00e9goire (2014) lorsqu\u2019elle conclut son article en \u00e9crivant que \u00ab\u00a0<em>maintenir un cadre ne veut pas dire diriger le groupe, tel un expert qui montrerait le chemin \u00e0 prendre. L\u2019animateur est avant tout un professionnel du cadre puisqu\u2019il porte son attention sur la coh\u00e9rence et la stabilit\u00e9 de celui-ci, en m\u00eame temps qu\u2019il est attentif au d\u00e9roulement et \u00e0 la situation groupale<\/em>\u00a0\u00bb. Ainsi, j\u2019aborde mon travail d\u2019animation avec la conviction que le maintien d\u2019un cadre \u00e0 la fois souple et ferme favorise les \u00e9changes constructifs dans un climat de confiance donc la r\u00e9ussite du processus d\u2019analyse.<\/p>\n<h4 style=\"text-align: justify;\"><strong>2. La place du cadre dans le processus des questions factuelles\u00a0: l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019un travail de questionnement r\u00e9ciproque<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans cette partie, j\u2019essaierai de montrer comment j\u2019ai pos\u00e9 le cadre d\u2019animation que j\u2019avais projet\u00e9, comment il a favoris\u00e9 l\u2019efficacit\u00e9 du groupe pendant la phase des questions factuelles et permis de contenir une situation \u00e9motionnellement affect\u00e9e. Je terminerai par formuler d\u2019autres hypoth\u00e8ses permettant d\u2019interpr\u00e9ter autrement ce qui s\u2019est jou\u00e9 dans les relations intersubjectives entre la narratrice, l\u2019animatrice et les participants.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La s\u00e9ance d\u00e9bute par des propos format\u00e9s qui tentent de masquer mon appr\u00e9hension certaine. Mon ton est certes calme mais h\u00e9sitant\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Euh, je vous rappelle les r\u00e8gles de fonctionnement de notre groupe\u00a0: euh, r\u00e8gles de confidentialit\u00e9, de bienveillance sans complaisance, de non-jugement, euh, d\u2019\u00e9coute et d\u2019implication personnelle de chacun\u00a0\u00bb<\/em><sup class='footnote'><a href='#fn-1387-2' id='fnref-1387-2' onclick='return fdfootnote_show(1387)'>2<\/a><\/sup>. Cependant, l\u2019emploi de la premi\u00e8re personne et la forme affirmative de ma phrase montrent que j\u2019ai \u00e0 c\u0153ur de poser d\u2019embl\u00e9e un cadre dans lequel je me reconnais comme animatrice\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Voil\u00e0, euh, donc ce que je vous propose l\u00e0, c\u2019est\u2026\u00a0\u00bb. <\/em>En outre, j\u2019essaie de montrer mon attention au groupe\u00a0: <em>\u00ab\u00a0r\u00e9fl\u00e9chir un petit temps \u00e0<\/em> <em>une situation professionnelle qui vous pose question et, euh, \u00e9ventuellement de la pr\u00e9senter au groupe\u00a0\u00bb.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La premi\u00e8re situation pr\u00e9sent\u00e9e est celle de Marie<sup class='footnote'><a href='#fn-1387-3' id='fnref-1387-3' onclick='return fdfootnote_show(1387)'>3<\/a><\/sup>, formatrice d\u2019infirmi\u00e8res qui se sp\u00e9cialisent en pu\u00e9riculture. Elle rapporte que, apr\u00e8s une r\u00e9union pl\u00e9ni\u00e8re ayant lieu en fin de cursus et ayant pour but de faire un bilan sur l\u2019ann\u00e9e de formation, elle a \u00e9t\u00e9 prise \u00e0 partie par une \u00e9tudiante, qui lui a pr\u00e9sent\u00e9 ses griefs sur la formation, tenant des <em>\u00ab\u00a0propos plut\u00f4t accusateurs\u00a0\u00bb<\/em>. Elle \u00e9voque \u00e9galement sa posture au cours de cet entretien en disant <em>\u00ab\u00a0J\u2019ai su prendre suffisamment de recul pour ne pas, euh, me justifier\u00a0\u00bb<\/em>. Je lui demande de mettre en mots sa probl\u00e9matique (je le ferai \u00e9galement pour les autres situations pr\u00e9sent\u00e9es)\u00a0: <em>\u00ab\u00a0D\u2019accord. \/\/ Est-ce que tu pourrais nous dire ce qui te pose question dans cette situation\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em>. Il me semble que cette intervention rappelle \u00e0 Marie et aux participants une des vis\u00e9es qu\u2019inclue le cadre de l\u2019analyse de pratiques\u00a0: pouvoir verbaliser une situation, faire \u00e9merger des repr\u00e9sentations ou des prises de conscience sur les probl\u00e9matiques \u00e0 travailler. Sa r\u00e9ponse apporte de nouvelles informations mais sa formulation, encore fragile, montre que la situation n\u00e9cessite pour elle d\u2019\u00eatre r\u00e9fl\u00e9chie\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Ce qui me pose question, c\u2019est-\u00e0-dire ma posture durant cet entretien [\u2026] Que faire de ces propos-l\u00e0 et quelle posture avoir et qu\u2019est-ce qu\u2019on peut, oh l\u00e0, il y a plein de choses<strong>, <\/strong>renvoyer \u00e0 une \u00e9tudiante en cours de formation\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Trois autres situations vont \u00eatre pr\u00e9sent\u00e9es. L\u2019une, exprim\u00e9e par Sylvia, concerne un positionnement relationnel entre coll\u00e8gues. Deux autres ne sont pas contextualis\u00e9es\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Alors [\u2026] ce n\u2019est pas vraiment une situation, c\u2019est une question plut\u00f4t existentielle\u00a0\u00bb <\/em>et <em>\u00ab\u00a0En fait c\u2019est une probl\u00e9matique g\u00e9n\u00e9rale, ce n\u2019est pas par rapport \u00e0 un \u00e9l\u00e8ve en particulier\u00a0\u00bb<\/em>. Dans la mesure o\u00f9 le dispositif dans lequel nous travaillons s\u2019inscrit dans l\u2019analyse d\u2019un v\u00e9cu professionnel, je sens que le cadre est \u00e0 nouveau convoqu\u00e9. D\u2019ailleurs, l\u2019une des participantes le verbalise en disant d\u00e8s le d\u00e9part\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Je ne sais pas si \u00e7a peut \u00eatre trait\u00e9\u00a0\u00bb. <\/em>Comme pour rappeler les enjeux qui sous-tendent le travail, je m\u2019attache \u00e0 leur montrer que leur propos a \u00e9t\u00e9 entendu en reformulant leur probl\u00e9matique, sans pour autant \u00e9carter la possibilit\u00e9 de la traiter\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Et d\u2019embl\u00e9e, je vais me permettre [\u2026] de dire que je suis g\u00ean\u00e9e parce que la situation n\u2019est pas sp\u00e9cifi\u00e9e. [\u2026] Sandra, M\u00e9lanie, si vous pouviez r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 un moment de pratique o\u00f9, pour Sandra, tu [\u2026] et pour M\u00e9lanie, un moment de pratique o\u00f9 tu t\u2019es vue [\u2026]\u00a0\u00bb<\/em>. Ne parvenant pas \u00e0 renvoyer leur probl\u00e9matique \u00e0 une situation contextualis\u00e9e, Sandra et M\u00e9lanie retirent spontan\u00e9ment leur candidature. Les membres du groupe qui le souhaitent prennent successivement la parole pour exprimer ce qu\u2019ils ont compris des situations de Sylvia et de Marie. Ils choisissent celle qu\u2019ils veulent voir analys\u00e9e. Sylvia exprime alors <em>\u00ab\u00a0se sentir moins en col\u00e8re par le simple fait d\u2019en avoir parl\u00e9\u00a0\u00bb<\/em>. Quant \u00e0 Marie, en disant <em>\u00ab\u00a0ne pas savoir quoi faire de ces propos\u00a0\u00bb,<\/em> je suppose qu\u2019elle exprime au groupe son besoin de voir sa situation analys\u00e9e. La majorit\u00e9 du groupe oriente ainsi son choix sur la situation de Marie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le r\u00e9cit de Marie est long et la narration est embrouill\u00e9e\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Je ne me rappelle pas des propos de l\u2019\u00e9tudiante mais je vais retenir les propos que j\u2019ai trouv\u00e9s les plus accusateurs\u00a0\u00bb.<\/em> Elle donne au d\u00e9part beaucoup d\u2019\u00e9l\u00e9ments du contexte de formation, du contexte qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 son entretien avec l\u2019\u00e9tudiante, pr\u00e9cise qu\u2019elle fait partie du groupe dont elle s\u2019occupe pour le suivi des m\u00e9moires notamment et que, de ce fait, elle a <em>\u00ab\u00a0des relations un peu plus privil\u00e9gi\u00e9es\u00a0\u00bb<\/em> avec elle. Ensuite, elle en vient \u00e0 \u00e9voquer son ressenti face \u00e0 cette \u00e9tudiante. Le r\u00e9cit prend une autre coloration lorsque Marie d\u00e9taille longuement la teneur des propos de l\u2019\u00e9tudiante. Le discours de Marie fait d\u00e9sormais appara\u00eetre une tonalit\u00e9 \u00e9motionnelle qu\u2019elle n\u2019avait pas \u00e9voqu\u00e9e avant\u00a0: <em>\u00ab\u00a0je me sentais agress\u00e9e par ces propos-l\u00e0 [\u2026] Je me suis quand-m\u00eame sentie \u00e0 la fois mal, [\u2026] c\u2019est un peu violent. [\u2026] C\u2019est vrai que ce ne sont pas des actions que j\u2019ai fait l\u00e0, ce sont des \u00e9motions, alors c\u2019est pour \u00e7a que c\u2019est peut-\u00eatre un peu difficile\u00a0\u00bb.<\/em> Elle compl\u00e8te son r\u00e9cit en d\u00e9crivant \u00e0 plusieurs reprises la posture qu\u2019elle a tenue pendant l\u2019entretien <em>\u00ab\u00a0J\u2019\u00e9tais plut\u00f4t contente de la posture que je me donnais dans cet entretien-l\u00e0 [\u2026] Ce recul que j\u2019ai pu prendre, \u00e7a r\u00e9sonne aussi par rapport au master, o\u00f9 j\u2019ai pu m\u2019assoir dans ma posture<\/em> <em>[\u2026] de professionnelle et de formatrice\u00a0\u00bb<\/em>. Elle souligne elle-m\u00eame la nature contradictoire de ses sentiments\u00a0: <em>\u00ab\u00a0avec des propos ambivalents en me disant que c\u2019est peut-\u00eatre qu\u2019elle a suffisamment confiance en moi pour me larguer tous ces \u00e9l\u00e9ments-l\u00e0 m\u00eame si c\u2019est un peu violent\u00a0\u00bb. <\/em>Alors qu\u2019elle parlait initialement des <em>\u00ab\u00a0propos accusateurs\u00a0\u00bb <\/em>de l\u2019\u00e9tudiante tenus dans un <em>\u00ab\u00a0entretien\u00a0\u00bb<\/em>, elle qualifie d\u00e9sormais sa situation avec une repr\u00e9sentation plus affect\u00e9e\u00a0: <em>\u00ab\u00a0c\u2019\u00e9tait quand-m\u00eame violent cette rencontre [\u2026]. En tous cas, voil\u00e0 les \u00e9l\u00e9ments qui me reviennent de cette confrontation\u00a0\u00bb.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les notes que je prends en s\u00e9ance montrent que j\u2019ai rep\u00e9r\u00e9 deux niveaux \u00e9motionnels dans le discours de Marie. En effet, j\u2019ai \u00e9crit et entour\u00e9 deux mots qu\u2019elle n\u2019a pourtant pas prononc\u00e9s\u00a0: \u00ab\u00a0comp\u00e9tence\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0affect\u00a0\u00bb. Dans l\u2019apr\u00e8s-coup, je les renvoie \u00e0 la notion de contenance (Blanchard-Laville, 2012)\u00a0: d\u2019abord la contenance dont Marie t\u00e9moigne pendant l\u2019entretien, qui me renvoie \u00e0 un sentiment de comp\u00e9tence qu\u2019elle a peut-\u00eatre \u00e9prouv\u00e9 \u00e0 ne pas se laisser envahir face \u00e0 l\u2019\u00e9tudiante\u00a0; ensuite la contenance dont le groupe va devoir faire preuve pour accueillir et \u00e9ventuellement m\u00e9taboliser tous les affects que Marie \u00e9prouve encore de fa\u00e7on manifeste quand elle d\u00e9crit les griefs dont elle a \u00e9t\u00e9 malgr\u00e9 elle le t\u00e9moin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au cours d\u2019une s\u00e9ance pr\u00e9c\u00e9dente, le groupe a d\u00e9j\u00e0 travaill\u00e9 avec une situation \u00e9motionnellement forte, au cours de laquelle la stup\u00e9faction a, \u00e0 mon sens, entrav\u00e9 le travail d\u2019analyse. Redoutant que nous nous laissions \u00e0 nouveau envahir par la situation et dans le but de mettre \u00e0 distance les \u00e9motions de Marie, j\u2019utilise \u00e0 nouveau la force du cadre en rappelant les objectifs de la phase des questions factuelles\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Donc je vous rappelle que ces questions servent uniquement \u00e0 se construire une repr\u00e9sentation la plus objective possible de la situation. [\u2026] Je vous invite \u00e0 la vigilance quant \u00e0 la formulation des questions\u00a0\u00bb<\/em>. Les premi\u00e8res questions restent factuelles mais sont souvent pr\u00e9c\u00e9d\u00e9es d\u2019une reprise du contexte\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Moi, j\u2019aurais voulu revenir sur [\u2026]. Comment [\u2026]\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0; <em>\u00ab\u00a0Tu as dit tout \u00e0 l\u2019heure que [\u2026]. Quels sont [\u2026]\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em>. Alors que la r\u00e8gle institu\u00e9e est de rester le plus concis possible, en ne posant qu\u2019une question \u00e0 la fois, les participants s\u2019autorisent deux questions en une\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Tu as suivi pendant combien de temps cette \u00e9tudiante\u00a0? Et c\u2019est combien de temps chaque semaine\u00a0?\u00a0\u00bb.<\/em> Tout au long du processus, je sens dans le groupe une volont\u00e9 de s\u2019informer avec efficacit\u00e9\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Euh, c\u2019est factuel, alors il faut que je formule bien. Quels sont les crit\u00e8res sur lesquels tu [\u2026]\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0; <em>\u00ab\u00a0Moi je vais te poser une question factuelle, je vais t\u00e2cher [rires du groupe]. Dans ta pratique de formatrice, y-a-t-il d\u00e9j\u00e0 eu une situation o\u00f9 tu [\u2026]\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em>. Les questions sont vari\u00e9es et s\u2019encha\u00eenent, parfois sans lien les unes avec les autres. Elles portent sur les formatrices de l\u2019\u00e9cole, le cursus et les motivations de l\u2019\u00e9tudiante, l\u2019organisation et l\u2019\u00e9valuation de la formation, le r\u00f4le de la directrice de l\u2019\u00e9cole, les relations entre les diff\u00e9rents acteurs, le contexte qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 l\u2019entretien\u2026 Au fur et \u00e0 mesure, les questions sont souvent plus courtes et tr\u00e8s pr\u00e9cises\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Que sais-tu de [\u2026]\u00a0?\u00a0\u00bb\u00a0;<\/em> <em>\u00ab\u00a0Quel est le cursus de [\u2026]\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0; <em>\u00ab\u00a0Connais-tu ses motivations pour [\u2026]\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em>. Lorsque l\u2019un des participants perd cette rigueur, je m\u2019efforce de redonner du cadre. Par exemple, lorsque la question <em>\u00ab\u00a0Et alors\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em> est pos\u00e9e, son manque de pr\u00e9cision me fait demander \u00e0 la personne qui en est l\u2019auteur de pr\u00e9ciser sa pens\u00e9e\u00a0: <em>\u00ab\u00a0En un peu plus factuel\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em>. Elle reformulera ainsi\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Et alors tu en as parl\u00e9 \u00e0 ces deux coll\u00e8gues. Qu\u2019est-ce qu\u2019elles t\u2019ont renvoy\u00e9\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em>. En outre, lorsqu\u2019une autre personne h\u00e9sitera \u00e0 poser une question, probablement parce qu\u2019elle sous-entend un jugement <em>\u00ab\u00a0Bon j\u2019ai une question, j\u2019esp\u00e8re que tu [\u2026] Je voudrais savoir si, euh [\u2026], est-ce qu\u2019il y a eu de la part de tes coll\u00e8gues un \u00e9cho [\u2026]\u00a0? Parce qu\u2019il y a d\u00e9j\u00e0 une hypoth\u00e8se qui se fait dans ma t\u00eate\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0; je l\u2019inviterai \u00e0 formuler une question plus courte pour l\u2019aider \u00e0 rester factuelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Concernant Marie, je note que, m\u00eame si elle fait \u00e0 quelques reprises des digressions lorsque les questions sont longues, elle r\u00e9pond toujours \u00e0 ce qui est demand\u00e9. M\u00eame lorsqu\u2019une question porte sur ses sentiments (<em>\u00ab\u00a0A la fin de l\u2019entretien, quels sont les sentiments que tu as \u00e9prouv\u00e9s\u00a0?\u00a0\u00bb)<\/em>, sa forme factuelle l\u2019aide \u00e0 r\u00e9pondre en les mettant \u00e0 distance\u00a0: <em>\u00ab\u00a0C\u2019est tr\u00e8s ambivalent. A la fois la satisfaction de m\u2019en \u00eatre plut\u00f4t bien sortie, \u00e0 la fois de la col\u00e8re\u00a0\u00bb<\/em>. Dans une volont\u00e9 de la soutenir dans cet exercice, il m\u2019arrive par deux fois de lui rappeler la question\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Excuse-moi Marie mais il me semblait que la question portait davantage sur [\u2026]\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0; <em>\u00ab\u00a0La question, je ne sais pas si tu y as r\u00e9pondu\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em>. Une fois cependant, lorsque je ne soutiendrai pas la forme factuelle d\u2019une question (<em>\u00ab\u00a0Tout \u00e0 l\u2019heure, tu as dit qu\u2019avec tes deux coll\u00e8gues, vous aviez un ressenti sur cette \u00e9l\u00e8ve. Est-ce que tu pourrais, euh\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em>), elle se laissera aller au jugement\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Oui, [\u2026] \u00e7a frisait peut-\u00eatre le jugement de valeur\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans l\u2019apr\u00e8s-coup, je pose trois hypoth\u00e8ses sur l\u2019expertise du groupe \u00e0 questionner au cours du processus pr\u00e9c\u00e9dent. Comme C. Blanchard-Laville (2013) lorsqu\u2019elle \u00e9crit \u00ab\u00a0<em>le groupe me suit assez rapidement dans une forme de mim\u00e9tisme et se \u2018calque\u2019 sur ma mani\u00e8re d\u2019intervenir\u00a0<\/em>\u00bb, je fais l\u2019hypoth\u00e8se que ma volont\u00e9 affirm\u00e9e de maintenir le cadre a eu un effet de miroir, dans lequel le groupe s\u2019est regard\u00e9 penser. Autrement dit, parce que j\u2019ai essay\u00e9 de maintenir la consigne, avec toute la souplesse et toute la rigueur dont je pouvais faire preuve \u00e0 ce moment-l\u00e0, le groupe s\u2019est attach\u00e9 \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 mon invitation avec d\u00e9termination. Une deuxi\u00e8me hypoth\u00e8se consiste \u00e0 penser que le groupe, fort des exp\u00e9riences des s\u00e9ances pr\u00e9c\u00e9dentes, s\u2019est autor\u00e9gul\u00e9 et a retrouv\u00e9 sa rigueur \u00e0 examiner une situation. Nous retrouvons l\u2019id\u00e9e du miroir, mais cette fois-ci, le groupe est renvoy\u00e9 \u00e0 sa propre image. Enfin, cette id\u00e9e de miroir m\u2019am\u00e8ne \u00e0 formuler que la situation de Marie a peut-\u00eatre aussi rejailli sur le groupe. En effet, comme le rappelle G. Pineau (2013) lorsqu\u2019il reprend les travaux de P. Galvani (2005) \u00e0 propos des diff\u00e9rentes m\u00e9thodes de r\u00e9flexion sur les pratiques, il me semble que l\u2019analyse de la situation de Marie se situe \u00e0 un \u00ab\u00a0niveau pragmatique d\u2019auto-efficacit\u00e9\u00a0\u00bb, dont l\u2019un des enjeux est de prendre conscience du d\u00e9veloppement de ses comp\u00e9tences et de ses capacit\u00e9s relationnelles. Or elle exprime clairement un sentiment de comp\u00e9tence dans la posture qu\u2019elle a tenue face \u00e0 l\u2019\u00e9tudiante, et montre au groupe des comp\u00e9tences d\u2019\u00e9coute lorsqu\u2019elle s\u2019efforce de r\u00e9pondre de la mani\u00e8re la plus factuelle possible. En ce sens, en essayant de se montrer comp\u00e9tent lui aussi, je suppose que le groupe lui a peut-\u00eatre inconsciemment renvoy\u00e9 ce sentiment, permettant de confirmer chez elle une posture assur\u00e9e dans l\u2019accompagnement en formation.<\/p>\n<h4 style=\"text-align: justify;\"><strong>3. Une hypoth\u00e8se non formul\u00e9e, signe d\u2019un cadre qui a brid\u00e9 le groupe ?<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les hypoth\u00e8ses interpr\u00e9tatives qui suivent sont pr\u00e9cises, claires et r\u00e9fl\u00e9chies. Par contraste avec la phase pr\u00e9c\u00e9dente o\u00f9 les questions fusaient, le rythme est retenu, les silences sont plus nombreux, montrant que le processus de co-\u00e9laboration est intense. Le groupe utilise de lui-m\u00eame la force symbolique du cadre\u00a0: toutes les hypoth\u00e8ses formul\u00e9es commencent par la formule\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Je fais l\u2019hypoth\u00e8se que [\u2026]\u00a0\u00bb<\/em>. Je n\u2019interviens que deux fois en formulant moi-m\u00eame des hypoth\u00e8ses, dans l\u2019id\u00e9e d\u2019ouvrir le groupe \u00e0 de nouvelles pistes de r\u00e9flexion. Mes hypoth\u00e8ses, comme la majorit\u00e9 des interpr\u00e9tations du groupe, tournent autour de son projet professionnel \u00e0 l\u2019issue de la formation et de son identit\u00e9 partag\u00e9e de professionnelle et d\u2019\u00e9tudiante. Je remarque dans l\u2019apr\u00e8s-coup que je suis, comme le groupe, affect\u00e9e par l\u2019attitude de l\u2019\u00e9tudiante vis-\u00e0-vis de Marie. Embarrass\u00e9e par un jugement int\u00e9rieur sur sa conduite, je ne parviens en fait pas \u00e0 op\u00e9rer un d\u00e9gagement significatif pour le groupe. L\u2019ensemble reste cependant ma\u00eetris\u00e9, sauf \u00e0 une reprise o\u00f9 l\u2019une des participantes testera la contenance du cadre\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Moi je fais l\u2019hypoth\u00e8se que [\u2026] tu as voulu s\u00e9curiser, donner confiance, [\u2026] et que du coup, l\u2019autre elle en a profit\u00e9 pour se l\u00e2cher. \/\/ C\u2019est bien ce que j\u2019ai dit ou pas\u00a0? C\u2019est clair\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em>. Elle affirmera juste apr\u00e8s cette contenance en disant\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Oui, mais je me retiens l\u00e0\u00a0!\u00a0\u00bb<\/em>. Comme si le groupe voulait prot\u00e9ger Marie, une seule hypoth\u00e8se concernant sa posture sera formul\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les autres hypoth\u00e8ses portent sur la directrice de l\u2019\u00e9tablissement, l\u2019organisation de la formation, en particulier sur l\u2019organisation de l\u2019assembl\u00e9e pl\u00e9ni\u00e8re de fin de cursus. L\u2019ouverture permettant d\u2019op\u00e9rer un d\u00e9placement est marqu\u00e9e par l\u2019intervention de la formatrice, qui donne une nouvelle piste \u00e0 deux reprises. La premi\u00e8re fois, elle tente d\u2019ouvrir le groupe sur la place que tient l\u2019\u00e9cole de formation\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Moi je suis dans des hypoth\u00e8ses autour de l\u2019institutionnel, car je trouve qu\u2019on n\u2019en a pas beaucoup fait.\u00a0\u00bb<\/em>. La deuxi\u00e8me fois, elle formulera une hypoth\u00e8se concernant le fait qu\u2019il manqu\u00e9 un espace de parole \u00e0 cette \u00e9tudiante, qui en a cr\u00e9\u00e9 un dans lequel elle a inclus Marie\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Moi je fais l\u2019hypoth\u00e8se du rapport au cadre, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle tente de prendre le cadre qui ne lui convient pas [celui de l\u2019assembl\u00e9e pl\u00e9ni\u00e8re]. [\u2026]. Et ce cadre-l\u00e0 [celui que l\u2019\u00e9tudiante cr\u00e9\u00e9 en provoquant l\u2019entretien] me parait \u00eatre en accord avec le non cadre institutionnel. Je vois un parall\u00e8le entre ce cadre qui ne lui a pas convenu et ce cadre qu\u2019elle te fait vivre\u00a0\u00bb. <\/em>Le groupe ne sera pas en mesure de s\u2019approprier ces hypoth\u00e8ses puisqu\u2019il formulera \u00e0 nouveau des hypoth\u00e8ses concernant l\u2019\u00e9tudiante. Cette derni\u00e8re hypoth\u00e8se sera le point de d\u00e9part de ma r\u00e9flexion sur le cadre, puisque j\u2019y vois \u00e9galement un parall\u00e8le entre le <em>\u00ab\u00a0cadre ill\u00e9gitime\u00a0\u00bb<\/em> pos\u00e9 par l\u2019\u00e9tudiante et celui de l\u2019analyse de pratiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La phase de m\u00e9ta-analyse qui a suivi montre que le travail d\u2019analyse a partiellement fait son \u0153uvre pour Marie. Lorsque je lui propose de revenir sur son v\u00e9cu, elle n\u2019\u00e9voque pas de d\u00e9placements significatifs mais plut\u00f4t les questions qu\u2019elle laisse en suspens\u00a0:<em> \u00ab\u00a0Ce que j\u2019ai retenu en tout cas comme hypoth\u00e8ses, c\u2019est tout ce qui est en terme de posture et d\u2019identit\u00e9. [\u2026] Mais la seule chose que je crois que je ne comprends pas mais, euh, c\u2019est ce cadre laiss\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tudiante. Souvent, il \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 ou analys\u00e9 comme ill\u00e9gitime\u00a0\u00bb<\/em>. Elle confirme en outre sa r\u00e9assurance quant \u00e0 sa posture, en reprenant les m\u00eames mots que pendant le r\u00e9cit\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Et puis ce qui fait plaisir \u00e0 entendre, [\u2026] J\u2019ai quand-m\u00eame heureusement r\u00e9ussi \u00e0 prendre un peu de distance et \u00e0 ne pas me laisser submerger compl\u00e8tement par les \u00e9motions.\u00a0\u00bb.<\/em> Lorsqu\u2019un retour est fait vers le groupe, la probl\u00e9matisation que je fais porte \u00e0 la fois sur les objets de la situation et sur le processus\u00a0de l\u2019analyse : <em>\u00ab\u00a0Ce que nous avons entendu [\u2026], ce sont des questions autour de [\u2026]. \/\/ Maintenant j\u2019aurais une question \u00e0 te poser Marie, par rapport \u00e0 ton propos initial, comment est-ce que tu as v\u00e9cu cette s\u00e9ance d\u2019analyse [\u2026]\u00a0? \u00bb.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La m\u00e9ta-analyse r\u00e9v\u00e8le \u00e9galement \u00e0 quel point le groupe, y compris Marie, s\u2019est contenu pendant l\u2019analyse. C\u2019est la formatrice qui ouvre la discussion sur le processus\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Moi je me suis pos\u00e9e la question pendant toute l\u2019analyse de ce qui nous emp\u00eachait, ou ce qui m\u2019emp\u00eachait de faire une hypoth\u00e8se autour de la perversit\u00e9 de cette personne.\u00a0\u00bb<\/em>. Marie se laisse aller \u00e0 ses \u00e9motions car des larmes apparaissent. Elle me confirmera plus tard qu\u2019un d\u00e9placement s\u2019op\u00e8re pour elle \u00e0 ce moment-l\u00e0. Cette hypoth\u00e8se la renvoie en effet dans une position de <em>\u00ab\u00a0victime\u00a0\u00bb<\/em>, alors que le groupe lui avait jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent renvoy\u00e9 une id\u00e9e de ma\u00eetrise. Je sens que le groupe est aussi perturb\u00e9 par cette remarque\u00a0: du bruit et des discussions en apart\u00e9 apparaissent pour la premi\u00e8re fois. J\u2019essaie de redonner du cadre en faisant en sorte que tous les propos soient entendus\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Si on peut revenir \u00e0 l\u2019analyse de pratiques\u00a0\u00bb<\/em>. Plusieurs remarques sont faites, certaines apportent des \u00e9l\u00e9ments de r\u00e9ponse\u00a0: <em>\u00ab\u00a0En fait, c\u2019est difficile \u00e0 \u00e9noncer en hypoth\u00e8se interpr\u00e9tative parce qu\u2019il y a du jugement l\u00e0 [\u2026]. Et \u00e7a je ne peux pas te le dire dans les hypoth\u00e8ses interpr\u00e9tatives.\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0; <em>\u00ab\u00a0C\u2019est \u00e7a qui est g\u00eanant [\u2026]. Moi je ne dis pas tout ce que je pense.\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0; <em>\u00ab\u00a0Il y a quelque chose qui n\u2019est pas dit. [\u2026] Alors est-ce que c\u2019est notre groupe, est-ce que c\u2019est toujours comme \u00e7a\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em>. Je formule moi-m\u00eame une hypoth\u00e8se qui souligne mon besoin de ma\u00eetriser le cadre\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Si on \u00e9tait tomb\u00e9 dans l\u2019hypoth\u00e8se de la perversit\u00e9, on se serait \u00e9loign\u00e9 de l\u2019analyse de pratiques. [\u2026] on serait tomb\u00e9 dans le pathos\u00a0\u00bb<\/em>. Par cette hypoth\u00e8se, j\u2019exprime la crainte d\u2019arriver \u00e0 une situation que le groupe a d\u00e9j\u00e0 connue\u00a0: celle qui a fait qu\u2019en pla\u00e7ant le narrateur en position de victime, il ne parvienne pas \u00e0 contenir les affects que cela avait engendr\u00e9s et qu\u2019il se voit emp\u00each\u00e9 de travailler la situation. J\u2019entends dans toutes ces paroles \u00e0 la fois une sorte de r\u00e9sistance au cadre et \u00e0 la fois un d\u00e9sir d\u2019y rester, comme si le groupe subissait la frustration des limites mais qu\u2019il en acceptait les r\u00e8gles. En ce sens, j\u2019appuie cette r\u00e9flexion sur une r\u00e9ponse d\u2019une participante\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Dans quelle mesure il n\u2019y a pas besoin de tout \u00e7a, de toute la force du cadre, pour avoir le truc qui d\u00e9croche \u00e0 la fin\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce que je comprends aujourd\u2019hui de ce moment-l\u00e0, c\u2019est que la formatrice a guid\u00e9 la m\u00e9ta-analyse, en ouvrant un nouveau cadre, o\u00f9 la parole est plus libre, d\u00e9tach\u00e9e de la situation de Marie mais qui permet un d\u00e9gagement plus significatif. Cadre que je n\u2019avais pas anticip\u00e9 et pour lequel j\u2019ai eu bien des difficult\u00e9s \u00e0 comprendre ce qui se jouait. En posant la question de ce qui n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 travaill\u00e9 pendant l\u2019analyse, elle cr\u00e9\u00e9 un nouvel espace de r\u00e9flexion, dans lequel on peut faire de nouvelles hypoth\u00e8ses et expliciter ses r\u00e9sonances. <em>A posteriori<\/em>, je rep\u00e8re que j\u2019ai travaill\u00e9 davantage avec les objets de Marie qu\u2019avec le processus et les hypoth\u00e8ses qui permettent de la faire travailler. Cette exp\u00e9rience d\u2019animation me montre qu\u2019il me manquait encore une expertise sur le processus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comment se fait-il que le groupe ne se soit pas autoris\u00e9 \u00e0 formuler toutes les hypoth\u00e8ses\u00a0? Je n\u2019ai pas de r\u00e9ponse \u00e0 cette question. Je ne peux \u00e0 mon tour que faire des suppositions sur ce qui s\u2019est jou\u00e9 pendant l\u2019analyse. Pour cette phase des hypoth\u00e8ses interpr\u00e9tatives, je reprendrai les m\u00eames suppositions que celles que j\u2019ai formul\u00e9es dans la partie pr\u00e9c\u00e9dente. Le groupe a-t-il travaill\u00e9 la <em>\u00ab\u00a0force du cadre\u00a0\u00bb<\/em> par projection sur mon travail d\u2019animation\u00a0? S\u2019est-il contraint \u00e0 rester de lui-m\u00eame dans les limites du cadre, fort des savoirs d\u2019exp\u00e9rience qu\u2019il a acquis depuis un an et demi\u00a0? A-t-il voulu renvoyer \u00e0 Marie son expertise et ses comp\u00e9tences, en mettant comme elle les affects \u00e0 distance\u00a0? Les r\u00e9ponses sont probablement multiples, il appartient \u00e0 chacun de se construire une r\u00e9ponse subjective, en fonction de sa sensibilit\u00e9, de ses valeurs et de son exp\u00e9rience.<\/p>\n<h4 style=\"text-align: justify;\"><strong>Conclusion<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le cadre en analyse de pratiques est-il garant de la qualit\u00e9 du processus de transformation des participants\u00a0? Cet exemple clinique illustre comment le cadre de mon animation a permis de donner \u00e0 chacun des participants, pris dans des r\u00e9sonances \u00e0 la situation de Marie, une capacit\u00e9 de penser, comment leur \u00ab\u00a0subjectivit\u00e9 travaill\u00e9e\u00a0\u00bb (Cifali, 2014) a fait \u00e9merger un sens in\u00e9dit \u00e0 la situation, comment la dynamique intersubjective (Clerc, 2013) a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9atrice de nouveaux savoirs. J\u2019ai la conviction que, parce que la consigne \u00e9tait rigoureuse, nous avons r\u00e9pondu avec efficacit\u00e9. Cela nous a permis de cerner avec davantage de clart\u00e9 les enjeux et les probl\u00e9matiques d\u2019une situation et de donner de la contenance \u00e0 nos \u00e9motions.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En revanche, dans un souci de rigueur et de respect pour Marie, ces limites marqu\u00e9es ont brid\u00e9 notre possibilit\u00e9 de pousser plus loin notre r\u00e9flexion. Dans l\u2019id\u00e9e de rester dans le cadre et de contenir \u00e0 l\u2019extr\u00eame la situation, nous nous sommes interdit de travailler notre sensibilit\u00e9 ou nos r\u00e9sonances. La phase de m\u00e9ta-analyse a donc ouvert un cadre \u00e9largi, donnant ainsi une place aux non-dits et \u00e0 l\u2019expression de nos \u00e9motions. En r\u00e9interrogeant ma responsabilit\u00e9 d\u2019animatrice, cette analyse montre combien il est difficile, dans une d\u00e9marche clinique, c\u2019est-\u00e0-dire une d\u00e9marche qui a pour but \u00ab\u00a0d\u2019objectiver la subjectivit\u00e9\u00a0\u00bb (Kohn, 2013), d\u2019identifier ce qui rel\u00e8ve de la responsabilit\u00e9 de l\u2019animateur, ce qui appartient \u00e0 l\u2019\u00e9thique du groupe, ce qu\u2019il en est du processus groupal ou ce qui d\u00e9pend du contenu de la parole subjective adress\u00e9e.<\/p>\n<h4><strong>R\u00e9f\u00e9rences bibliographiques<\/strong><\/h4>\n<p>Blanchard-Laville, C. (2012). \u00ab\u00a0Pour une clinique groupale du travail enseignant\u00a0\u00bb <em>Cliopsy, <\/em>8, pp. 47-71.<\/p>\n<p>Blanchard-Laville, C. (2013). \u00ab\u00a0Accompagnement clinique et capacit\u00e9 n\u00e9gative\u00a0\u00bb. <em>Cahiers de psychologie clinique, <\/em>2013\/2 &#8211; n\u00b041, pp. 63-80.<\/p>\n<p>Cifali, M. (2014). Brefs rep\u00e8res pour l\u2019analyse des pratiques professionnelles. In<em>\u00a0Revue de l\u2019analyse de pratiques professionnelles<\/em>, 2, pp.\u00a020-27. <a href=\"http:\/\/www.analysedepratique.org\/?p=1014\">http:\/\/www.analysedepratique.org\/?p=1014<\/a>.<\/p>\n<p>Clerc. N. (2013). R\u00e9flexivit\u00e9, tissage intersubjectif et analyse de pratiques. <em>Education permanente, <\/em>196\/2013 &#8211; n\u00b03, pp. 75-86.<\/p>\n<p>Galvani, P. (2005). L\u2019autoformation, une perspective transpersonnelle, transdisciplinaire et transculturelle, dans Paul P. et Pineau G. (Dir.) (2005). <em>Transdisciplinarit\u00e9 et formation.<\/em> Paris\u00a0: L\u2019Harmattan, pp. 143-163.<\/p>\n<p>Gr\u00e9goire, E. (2014). Le cadre de l\u2019analyse de pratique. In\u00a0<em>Revue de l\u2019analyse de pratiques professionnelles<\/em>, 2, pp. 11-19.\u00a0<a href=\"http:\/\/www.analysedepratique.org\/?p=1046\">http:\/\/www.analysedepratique.org\/?p=1046<\/a>.<\/p>\n<p>Giust-Desprairies, F. (2005). \u00ab\u00a0Analyse de la complexit\u00e9 des situations et de son impact sur les identit\u00e9s professionnelles\u00a0\u00bb. Dans <em>Analyser ses pratiques professionnelles en formation<\/em>. CRDP Acad\u00e9mie de Cr\u00e9teil\u00a0: Sc\u00e9ren. pp. 19-28<\/p>\n<p>Kohn, R-C. (2013). Une d\u00e9marche clinique en recherche. Dans R.-C. Kohn (Dir.). <em>Pour une d\u00e9marche clinique engag\u00e9e.<\/em> Paris\u00a0: l\u2019Harmattan. pp. 25-37.<\/p>\n<p>Pineau, G. (2013). 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Cet article s\u2019appuie sur une premi\u00e8re exp\u00e9rience d\u2019animation, r\u00e9alis\u00e9e dans un contexte de formation universitaire. 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